vendredi 20 novembre 2009

Livre d'images, Livres d'image



N c'est fini.
Quelques textes courts, dans les prochains jours.

En parlant de livres d'images, des images il y en a plein sur AJB.
Des images japonaises.
Et du bla sur images, sur ULJ.

Quelques incipits, aussi, quand j'aurais un peu de temps.



Photos de TODA, ABC Ehon.

lundi 2 novembre 2009

Les incipits : TOLKIEN, The Silmarillion.



There was Eru, the One, who in Arda is called Iluvatar ; and he made first the Ainur, the Holy Ones, that were the offspring of his thought, and they were with him before aught else was made.
(Ainulindalë — The Music of the Ainur)

J.R.R. TOLKIEN / Christopher TOLKIEN. The Silmarillion. Boston : Houghton Mifflin Co., 1977.


dimanche 25 octobre 2009

N (2004), chapitre trente-troisième et dernier.


Chapitre trente-troisième,
Où l’on n’a jamais fini
De finir
Et commencer.


N remonta la rue de la Huchette, puis Xavier Privas, au milieu du flot constant et chaotique des touristes, en réprimant l’envie pressante qui le prit, de couper des têtes au passage. Il disparut à mi-lieu dans la fraîcheur de la cour. La concierge était là, petit bout de femme brune et ronde, archétype de lutte contre la maigritude de nos jours publicitaires. Elle arrosait les plantes. Elle fit de grands yeux et s’écria de sa voix étrange et forte :

« — Ah ! mais c’est monsieur N ! Comment ça va-t-il aujourd’hui ?
— Bien bien, et vous ? répondit celui-ci.
— Ah, vous savez, il a fait chaud, alors je sors pas beaucoup, c’est ma fille qui fait les courses, c’est que la grand’mère s’est trouvée mal, sinon ça va bien, pas de problème, et les plantes ont soif alors je leur donne un peu d’eau vous voyez.
— Eh bien tant mieux. Il y a du courrier ?
— Non non, rien de spécial. Attendez que je réfléchisse…
— Eh bien bonne fin de journée ! fit-il en montant l’escalier branlant pour couper court à la conversation qui avait de fortes chances de s’éterniser.
— A vous aussi monsieur N et à bientôt !
— A bien tôt. »

C’était bien court aujourd’hui. À la décharge de N, il est vrai que cela pouvait durer plus d’une heure parfois, quelles que fussent les protestations, et aussi pressé fût-on. Quoi qu’il en dît, cela ne manquait pas parfois d’être agréable. Il y a pire.

La clef tourna sans peine dans la serrure. (Clic.) Il faisait plus frais encore à l’intérieur que dans la cour. Tout semblait là, ordre et désordre à leur place. Rien n’est vraiment fixé, mais l’on s’y retrouve. N se délesta de ses vêtements ainsi que du reste (Ahhh. C’est bien mieux ainsi.), lança la cafetière (au figuré), et se mit sous la douche. Il n’aime pas vraiment se laver — c’est distraction et relâche. Mais là, cela allait.

Thoreau a beau dire qu’une maison est un siège, c’est chose apaisante que d’avoir un lieu, à soi connu, par soi construit, même en sa tête. C’est un peu ce repos au retour en la terre du père, comme écrit Hölderlin, mais l’on n’est pas forcément ce qu’on naît, et libre à chaque un et une de choisir sa terre. Le tout est d’être son élément.

N réfléchissait à ces choses, et n’y réfléchissait pas, entouré d’eau qui tombe. Entouré d’eau qui tombe… Il se dit que cela suffisait, l’arrêta, en sortit, se sécha, et se dirigea vers la cuisine. Le café doit être fait.

Jeanette était là, dans son fauteuil. Ses pupilles sombres et claires riaient, pleines d’étoiles taquines.

« — Je ne voulais pas vous déranger, lui dit-elle sourire en manière de bonjour.
— Ah, pas de manières entre nous : vous voulez du café ?
— Fort volontiers : plus j’en bois, plus j’y prends goût. Ce doit être dû à ce qui tourne autour.
— Qui sait ? fit N en ellipse. C’est du moins whisky-free, quand Jean n’est pas dans le coin.
— ?
— Ah, c’est pas grave. Je reviens. Une seconde. »

N partit, revint, tasses remplies au bout de chaque index, qu’il toutes deux posa. Il passa kimono noir en façon de feuille, car il était nu, et n’en voulait faire coutume.

« — J’eusse tout aussi bien pu me dévêtir, si l’habit vous gênait.
— Oh, ce n’est pas bien grave, répondit N : nous sommes ainsi presqu’à égalité. (Sourire entendu, car la demoiselle ne portait que légère robe rouge — l’été permet bien des choses que l’hiver contrarie. Mais les corps eux aussi hibernent.)
— Eh bien, quelles nouvelles ? lui demanda-t-elle en croisant-décroisant les jambes, et de saisir la tasse blanche.
— Vous n’étiez pas mal non plus en petite, et le blond et teint blanc vous allaient ma foi fort bien, fit-il amusé. (Elle éclata d’un rire si clair qu’il la rendit plus belle encore.)
— Ah, vous aviez deviné.
— C’étaient des vous d’autres temps ?
— Non non, bien présents — mais détails, tout cela. (Elle but une gorgée. L’on entendit le liquide glisser dans la gorge. La tasse revint à la table.) Vous êtes-vous amusé un peu quand même ?
— Ah oui, beaucoup.
— Tant mieux ! moi aussi ! (Elle battit des mains de plaisir, d’un air mutin qui fait fondre les cœurs.)
— Eh bien, tant que ça ? »

N riait à son tour. Ils parlèrent du voyage, quelques temps encore, et tout à tour s’amusaient et s’attristaient en chœur, à mesure qu’ils partageaient impressions, sentiments et pensées d’alors.

Puis elle se leva, car, supposons-nous, mort et vie n’attendent pas.

« — Je suis d’ordinaire fort occupée — que voulez-vous ? c’est ça d’être une femme active ! —, mais puis-je m’inviter à passer, ci ou là, vous voir ?
— La cafetière est toujours prête, et je ne sors pas beaucoup… Vous pouvez, avec plaisir. (Elle avançait ; il se leva.)
— Mais prenez garde : je me déguiserai peut-être encor !
— C’est donc là votre vrai visage ? supposa-t-il malicieusement (car c’eût été un peu comme demander son âge à la fille que l’on croise en rue).
— Ah ha ! qui sait ? lui répondit-elle sur le même ton, en déposant un baiser sur le coin de sa bouche. (Cela devait piquer un peu : N n’aimait pas, non plus, se raser.) À bien tôt, donc !
— A bien tôt », fit-il en sourire petit.

Elle disparut dans un « pouf ! », laissant dans son sillage une fragrance parfumée d’ambre et de soufre.

Ah, c’était une bonne journée, en vérité.

N prit les tasses vides laissées là sur la table. Il emplit à nouveau l’une, posa l’autre sur l’évier. Il prit la sienne pleine, en but une gorgée, pour n’en perdre goutte maladressée au parquet, et la posa, dans le salon, face au fauteuil, sur la table basse. Il s’assit, et attrapa la demie reliure, romantique et rouge, qui gîsait de sous la table. Un signet en sortait au quart. N posa le volume sur le bras gauche du siège, et alluma une cigarette. La fumée se dispersa dans l’air, puis ne resta que le fin filet qui s’échappait du bout rouge et gris, de cendres et de feu mêlé. N s’installa, posa ses lunettes à cheval sur un genou, prit le livre qui attendait entre ciel et ciel, soupira profondément, et l’ouvrit.

Bon, c’est pas tout ça : j’en étais où ?




FINIS.

dimanche 18 octobre 2009

N (2004), chapitre trente-deuxième.

Chapitre trente-deuxième,
Où l’on pause
Dans un bar,
Et s’amuse.



Toujours aussi animé…, fit-il au niveau de Saint-Denis. Toujours aussi bourgeoisé…, fit-il au niveau de Réaumur. Toujours aussi mal famé…, fit-il au niveau des Halles. Toujours aussi circulé…, fit-il au Châtelet. Toujours aussi vide et froid, fit-il en dépassant Cité — Et cette station de métro qui ne sert à rien… Toujours aussi touristé…, fit-il à la Fontaine.

N n’avait pas particulière envie de rentrer en suite. Il avait soif — le soleil assèche —, et décida de tenter sa chance en se dirigeant vers le pub le plus proche, dont les horaires étaient plus qu’obscures. L’essai réussit : c’était ouvert, et plutôt fourni pour un début d’après-midi. Quel jour on est ? Peut-être le week-end. Il entra, et commanda une pinte de cidre au bar. (Le système anglo-saxon a un avantage certain : en suite l’on ne dépend plus de tel ou tel serveur, acariâtre ou lunatique. Et vice-versa.) N s’en fut s’asseoir près de la vitre : l’étage n’ouvrait qu’au soir. Il vida ses poches des ustensiles habituels, posa par terre son sac, sur la table son verre et sous-bock, et ses fesses sur la banquette, dos au mur, face à l’ouest et vue sur salle.

N aimait ainsi à se poser quelques temps en quelque pub. Il est certe à Paris une mythologie forte — une institution presque : celle du café. Pourquoi n’y pas préférer un parc, ou, mieux encore, chez-l’un-chez-l’autre ? Ça… Non, il faut s’enfermer, s’enfumer, et boire, souvent mal assis. Sans compter (littéralement) qu’on y pratique généralement des prix dépassant l’entendement. C’est qu’il faut « payer le quartier », comme il se doit. Le chic est bien pauvre, à Paris, et l’on se contente de peu. Regardez Saint-Germain : noir de monde au soir approchant. L’on y accourt : c’est qu’on s’y plaît. Âmes perdues ? Probablement. Du reste, cherchez l’endroit agréable. J’attends toujours une bonne adresse, où l’on puisse s’entendre sans briser ses cordes vocales, ni mettre plus qu’à mal ses tympans . N préfère le tôt, ou tard, et ne se laissait prendre en lieu de vogue et heure de pointe que rarement, pour connaissances vues et revues, en ces places seules, de loin en loin. De cela beaucoup se satisfont : c’est avoir piètre idée des choses humaines. Mais bon, l’on a pour part la vie qu’on veut.

C’étaient plutôt des couples, en ces heures : pochtrons, rugbymen, expatriés, ne sortent qu’à la défaveur de la nuit, sauf jour de match. Couples en puissance, devenir ou fait, d’ailleurs. Etudiants, sorties de bureaux, habitués. Le regard de N vagabondait de table en table, entre deux gorgées et cigarettes.

Certains ménages étaient tout récents : tablées d’yeux perdus —pardon : noyés — pardon : absorbés, dans ceux d’en face. Les soupirs de bon heur ne sont plus au goût du jour : l’on se contente de sourire bêtement et de demander comment le boulot s’est passé.

À d’autres tables, soit en séduction, soit installés, les deux discutent ferme : ça pérore, argue et argumente, avec plus ou moins d’esprit, ponctué de surprise, dénégation ou intérêt, plus ou moins feints d’ailleurs.

À d’autres tables encore, c’est plutôt le silence qui règne, où percent la gêne et l’ennui : ils sont soit en bout de course, à bout de souffle, soit en guerre tacite : la femme reproche sûrement à l’homme quelque faute, le jeu étant pour lui de deviner laquelle, sans vendre mèche et prétexte à toutes les autres.

Aux tables restantes, cela discute, l’air de rien, presqu’entre amis. Mais l’on voit bien que quelque chose en sous-main se joue : on tâte terrain et poul. Là, ils se plaisent, c’est évident — sauf pour les intéressés. Ici, peine perdue : il aura beau dire tout ce qu’il veut, ce n’est ni un mâle protecteur, ni un père potentiel, et la jeune fille déjà évalue, fait son marché, parmi ceux de la salle. Elle fait même mine de sourire à N, qui se détourne, dégoûté : le manège de l’autre table est plus drôle.

Les signes succèdent aux signes, de part et d’autre ; l’on avance masqué, à petits pas, et à chaque un l’on soulève un pan de son voile. Mais voilà : comment s’entendre si l’on ne parle pas le même langage ? L’homme est déjà nu, et se dandine, ne sachant que faire d’autre ; la femme est nue sous ses sept voiles, et c’est déjà trop risquer pour elle. Quel dommage, en vérité, que l’homme ne voie le nu de sous les voiles ! Ce sera, une fois encore, à lui de se lancer, faire un geste, prendre une main, poser baiser, tout en ne sachant rien de ce qui se passe dans la tête vis-à-vis, qui pourtant cligne de l’œil, au milieu du sable. Le plus amusant, c’est qu’une fois le pas fait (si jamais), la fille sera d’accord avec elle-même pour dire qu’elle a de bout en bout (sans mauvais jeu de mots) mené la danse, et ce jusqu’au fond du lit. Elle ne changera pas, l’humaine comédie : et la vivre c’est jouer le jeu sans plus savoir les règles. Restent les tables célibataires qui, nous dit-on à tout-va, croissent en nombre, et préfèrent consommer rencontre en sept minutes. Les temps courent. Il faut savoir passer.

Ah, le cidre est déjà fini. Rentrons. J’espère avoir évité la cambriole.

*

dimanche 11 octobre 2009

N (2004), chapitre trente-et-unième.

Chapitre trente-et-unième,
Où l’on s’en retourne,
Se salue
Et se quitte.


Il se mirent en route un peu plus tard. Ils prirent le bus puis le train jusqu’à Paris. Le trajet se déroula sans surprise ni incident notable. Dmitriu passa le plus clair du temps de retour à dire ses amours de jeunesse et maturité — amours qui ressemblaient fort à une succession de déconvenues allant du cruel au cocasse. Il est des gens comme ça, que la male chance paraît poursuivre. Comme ceux qui, toute leur vie, sont ces gaillard à qui l’on tape dans le dos. Comme celles qui toute leur vie s’entichent de gars qu’il faudrait mieux pas. Ceux qui sont les meilleurs amis des femmes. Ceux qui échouent quoi qu’ils entreprennent. Celles qui sont si belles, qu’on ne cherche au dessous. Qu’on n’ose approcher. Ceux dont personne jamais ne se soucie, qui passent en réalité comme fantômes. Ceux et celles, d’autres encore. Dmitriu avait un certain charme, avisait N, mais ce visage tordu, tiré malgré lui, moitié de tout… Il faudrait ne pas voir. C’étaient des histoires d’autres temps, dites comme si celles-ci étaient celles d’autre. C’est qu’on oublie. On comble les vides. Tout part, morceau par morceau, insensiblement : paroles échangées, chemins ensemble marchés, sensations, états, d’esprit, de corps. Ne reste qu’une substance, vague rumeur, indistinctement construite, qu’on appelle souvenir. La science colle en nos têtes, pas le vécu. Les amours de Dmitriu… Le temps passa vite : Dmitriu est beau conteur.

N, qui use de la parole comme un droitier d’une main gauche, apprécia la chose. Dmitriu racontait tout cela, probablement à fin de distraire N de pensées, qu’il devinait noires. Mais, s’il est vrai que la mélancholie est, chez N tout au moins, une sourde humeur, Dmitriu n’avait lors aucune matière à souci. L’état de ce dernier lui procurait maints privilèges, dont celui, apparemment, de lire les états d’âmes, qui sont loquaces : il ne semblait toutefois pas doué du pouvoir de déchiffrer les états de corps.

Les départs faisaient invariablement taire N à l’intérieur — pour peu que le lieu lui parlât, lieux aimés, ceux-là. Les temps du retour tombaient toujours à point. L’on a souvent fait passé ceci pour de l’insensibilité — et cela vaut peut-être mieux : l’on ne peut tout expliquer. Peut-être n’est-ce là que tour de l’esprit pour éviter d’inutiles regrets. L’inconvénient est que cela semble tuer aussi les joies — mais l’on ne peut tout avoir. Et peut-être est-il des joies inutiles, en réponse aux regrets.

« Ma joie est mêlée de tristesse ;
Ma tristesse est mêlée de joie :
J’aimerais une fois
Goûter une joie pure […]. »

Il faudrait changer du tout au tout, renversement intérieur. Le peut-on seulement ? Permettez-moi d’en douter. Ajoutez à cela qu’on voudrait autre chose encore, et cela n’en finit pas. Nos obsessions ne nous quittent. Faire, ne pas faire, quoi devenir ? Marcher droit en la courbe. Nos chèvres, retournons à nos chèvres.

Quoi qu’il en fût, le retour se fit. Le trajet, au raz de l’eau, à vitesse folle et sans cahot, était toujours aussi paisible. L’on comptait moins de voyageurs, toutefois, qu’à l’aller. Traverser l’espace à toute vitesse, n’est-ce pas ridicule ? Nous sommes tout petits. Un train sur la mer, c’est un peu comme regarder à sa fenêtre dans la ville : des milliers de gens dont on ne sait rien, les uns à côté des autres, fenêtres allumées éteintes, gens qui mangent, dorment, lisent, prennent une douche, se lavent, crottent, baisent, entrent, sortent, claquent la porte au nez d’autres encore, partent sans rien dire. Amour, haine, mépris, jalousie, calme, repos, fatigue, envie, mille raisons à tout, à rien. Mille mondes minuscules, hermétiques, petits, si petits. Ah, où est-elle, cette grande image ? Un train traverse la mer, mais, pendant ce temps, quoi ? qui ? où ? comment ? À la marée des questions, il faut peut-être faire sourde oreille. Faire simple et ne pas penser.

Il sembla à N qu’ils accostèrent en Gare de l’Est ainsi qu’au départ : comme portés par un rêve dont on pouvait toucher la matière. La parenthèse parut finir, même si elle n’avait là commencé. L’on sentait moins les rayons du soleil et la chaleur qu’ils laissent sur la peau, en ces latitudes, qui sont pourtant presque les mêmes. Presque. Dmitriu et N se serrèrent la main en façon d’au-revoir, ou d’à-dieu. Sait-on jamais ? Ils échangèrent, à coutume, vœux de revoir :

« — Eh eh, vous savez où me trouver, n’est-ce pas, jeune homme ?
— J’écumerai les bars si me prend l’envie pressante de vous voir, lui répondit N.
—Ah, ah, c’est cela même ! »

Dmitriu disparut dans le « pouf ! » que l’on connaît, et signe de salut.

N jeta sur la voie de fer le mégot consumé (qui lui aussi nous consume, bien qu’à plus petit feu), et traversa la gare pour en sortir. C’étaient les mêmes gens, semblait-il, qui attendaient là pour partir. Les inconnus se ressemblent. Non-pareils, entendons-nous bien, mais l’on met volontiers dans le même sac ceux qu’on ne connaît. (De l’origine des sciences humaines.) N se fraya un passage à travers la foule interchangeable des voyageurs-minute : horaire de pointe. Où vont-ils tous si vite ? Pour retrouver ? Fuir ? Un train venait d’arriver : une masse se mit en branle à contre-sens, qu’il fallut éviter. (Il ne faut pas compter sur la courtoisie, dans ces moments.) N sortit du bâtiment de fer, de brique et de glace, et se mit à descendre le boulevard Sébastopol, en direction du centre.

*

dimanche 4 octobre 2009

N (2004), chapitre trentième.


Chapitre trentième,
Où l’un arrive,
Et où l’autre
S’est fait la belle.


Tout le long du jour une nappe basse et grise avait obscurci le ciel. Il n’avait pas fait plus froid pour autant. Certaines choses sont inévitable, dit-on. C’est fort probable, car l’on ne vit seul en sa bulle. Nos temps sont pleins de lignes mortes ; nos vies, rythmées par elles. Les arrivées et les départs sont de ces moments : ils surviennent, on le sait, un jour ou l’autre. Pareillement, Dmitriu devait, un de ces jours, arriver. Ah, c’est signe à la fois d’arrivée et de départ, n’est-ce pas ? Il arriva un de ces soirs où sur le bord de mer éclate un court orage d’une rare violence. On a lors l’impression que l’océan se déverse sur la terre et la rince de sa poussière. Un grand ménage, en somme. Alors, tout devient noir.

N était assis dans un des fauteuils du salon. Il relisait quelques poèmes de Hégésippe Moreau. Dmitriu passa la moustiquaire et frappa à la porte. « C’est ouvert. » Il entra. N laissa là ses pages. Dmitriu le salua.

« — Eh bien ! quelle tempête, n’est-ce pas ?
— En effet.
— Comment va ?
— Plutôt bien. (Il se leva.) Vous voulez vous sécher ?
— Inutile, voyez-vous. Mais l’attention touche, jeune homme. (Et, en effet, son complet était déjà sec. Pratique. L’autre reprit, demi-sourire en coin :) J’eusse tout aussi bien pu n’être pas trempé in the first place, mais j’aime parfois à prendre une telle douche. C’est plutôt tiède, savez-vous ?
— Oui, je sais. A part ça, comment vont les choses ?
— Ah, j’ai réglé ce qui couramment devait l’être. (Il prit place assise en face de N, qui reprit la sienne.) Plutôt fastidieux — paperasse, en fait — mais quelques moments assez cocasses. (Il sortit et alluma une de ses cigarettes. Pffff.) Voulez-vous que je vous raconte ?
— Avec plaisir, mais un instant : une autre paire d’oreilles aimeraient sûrement avoir vent de vos pérégrinations. Je reviens.
— Eh eh, l’on ne s’ennuie pas en attendant, je vois ! Faites donc, eh eh, je vous en prie. »

N se leva et grimpa à l’étage, laissant là le visiteur. Celui-ci, clope au bec, se leva, lui aussi, inspecta la bâtisse du regard, et se dirigea nonchalament vers la bibliothèque, qu’il atteignit en contournant le siège qu’occupait N. L’on pouvait voir en tangente, à travers la porte de la cuisine, la pluie tomber sur la baie. Des « Mmmh » approbateurs et « Ohh » admiratifs sortaient alternativement de l’homme absorbé dans son parcours. (C’étaient plutôt des grognements pleins d’une incertaine nuance.) L’on entendit les marches craquer sous le pied : N r’apparut.

« — Eh bien ? demanda Dmitriu par-dessus ses lunettes.
— Vous devez l’avoir fait fuir, fit N d’un haussement d’épaules.
— Ah, vous m’en voyez désolé, jeune homme. Mais après tout, tous vont et viennent, viennent et vont, n’est-ce pas ?
— Je sais, je sais, fit-il avec un sourire. Quelque chose avant de repartir ?
— Tenez, vous n’auriez pas, demanda Dmitriu, par hasard, quelque bonne bouteille ? J’aimerais assez reposer mes vieilles guiboles, et gosier, avant que l’on se remette en route.
— C’est ça, pas besoin d’excuse, vous savez… Mais je dois avoir ça. Quelle couleur ?
— Voyons… rouge ?
— Incorrigible ! Ah la la. Ne vous dérangez pas : je reviens de suite. »

Dmitriu reprit place, et fit tomber la cendre de sa cigarette à demi consummée, qui tenait encore à l’incandescent l’on ne sait comment, dans le réceptacle en granit prévu à cet effet. Il expira.

« Ah, les jeunes prennent vraiment tout trop à cœur. L’on croit pouvoir s’endurcir, et d’un tournemain nous revoici un gosse. C’est comme si… »

Le reste se perdit dans sa barbe de trois jours.

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