mardi 21 octobre 2008

N (2004)







N








Chapitre premier, Où l’on fait connaissance avec N, Dont on tente de dresser un portrait fragmentaire, Et néanmoins objectif.


Tout était usé chez N. Usés les murs, usés les livres, usés ses vêtements, usées aussi les rimes qu’il faisait, usé son corps, usée sa tête, sans que l’âge y fût, pour quoi que ce fût. Cela sentait la cigarette froide et le café, chez N. Un espace comblé de piles de papier, quelques feuilles volantes, et tous ces morts en reliure.
On y trouvait, des amours, dans l’œuf de sous la table, quelques suicides sur l’étagère, des noms de femmes écrits à la canelle de sus les murs, des choses en terre, de la poussière, beaucoup de poussière, des phantasmes qui parfois passaient prendre un verre, café, cigarettes et livres, sous la lumière artificielle. En somme, du laisser-aller, mis en ordre. En archétypes : ces couleurs de sus les murs. Peu et beaucoup de souvenirs, dans sa tête. Il la croit,elle aussi, usée : supposons cela vrai.
Quoi qu’il en fût, il voulait changer, mais quoi ? Il se réveillait et pensait que la première chose qu’il fallût changer, c’était non ce qu’il faisait de sa trique matinale, mais cette première cigarette qui, disait-il, l’épuisait pour le reste du jour. Ah ! comme il se trompait. Non sur la cause et les effets de son fumer— c’était bien réel et parfois devait-il ainsi se recoucher —, mais sur les choses à changer — choses qui nous changent. On a tous nos petites ou grandes habitudes (les tailles varient, de la coquetterie au vice de forme). Certains même prennent l’habitude du changement — ce qu’ils veulent parfois, à un moment de leur vie, changer : ils deviennent alors plus prévisibles qu’une horloge. Bref. N voulait du changement, et ce n’est pas le fait d’arrêter de fumer qui fit souffler ce vent, non : cela permet juste de vivre quelques ans de plus, sans garantie aucune, d’ailleurs, de ne pas se faire violemment écraser par une voiture en sortant de chez soi. N avait déjà réfléchi à tout cela, et il continuait de fumer (son immeuble donnait sur une rue piétonne).

O Change ! where art thou ?

Ainsi l’appelait-il de ses vœux. Car N aimait les vers. La prose l’ennuyait. Il disait tendre — car bien sûr il écrivait — vers la synthèse. Il disait que la poésie en général (et le sonnet en particulier) réalisait cette synthèse qu’il cherchait naturellement. Il disait aussi qu’il était impossible d’écrire un roman valable sans être d’abord poète, et bien plus difficile d’écrire un poème hors structure, en vers libres, qu’un morceau qu’enserre un carcan de règles.
La vérité est qu’il ne pouvait, et lire une page, et se souvenir de ce qui s’était dit dans celle d’avant, ni écrire dix lignes de suite sans tomber dans un mortel ennui. Voilà, au fond, la raison de sa Volonté de Changement : l’ennui. Plus rien ne parvenait à distraire le courant d’air constant qui tournait en sa tête. Une famille d’elves nains avaient vécu en ses murs. N l’avait permis de bon gré. Les elves l’avaient amusé un temps. Mais la disparition récurrente de ses boites d’allumettes (les elves en faisaient des flèches) exaspéra N, qui finit par les expulser manu militari, un beau matin de ce merveilleux mois de mai.
En d’autres temps, il avait loué un rat roux qui pût lui faire la lecture le soir. Ce caprice prit fin lors qu’il trouva des caractères d’imprimerie dans les crottes du savant animal (qui, au fur et à mesure de ses lectures, les mangeait, et n’en digérait que le blanc) : N en fit du boudin noir. N tenta bien de reconstituer ses chers livres, mais rien n’y fit.
Il s’essaya à la peinture, à la sculpture, au modelage, à l’origamie, à d’autres choses encore (car il a l’âme d’un démiurge). Mais il se lassa, à plus ou moins courte échéance, de toutes ces occupations auxquelles d’autres que lui consacrent leur vie. La poésie seule le sortait de temps à autres de sa torpeur, quoi que toujours plus occasionnellement.

N n’aimait pas vraiment les autres membres de son espèce — il ne s’aimait d’ailleurs pas particulièrement lui-même (« Je me supporte : c’est le principal, non ? », précisait-il parfois). C’est au moins l’une des raisons pour lesquelles il fréquentait, de préférence, demi-dieux, nains et nénuphars, grillons et ghoules, et autres. Il avait même eu une histoire d’amour avec une élémentale de feu — qui tourna court, pour les raisons que l’on devine. Quant aux hommes, il évitait tant que possible leur société. Celles des femmes lui était relativement plus agréable. Il passa beaucoup de temps à les regarder, amies et amantes, et non moins à s’entretenir avec elles lors que l’envie l’en prenait. Que les deux moitiés (ou à peu de choses près) de l’humanité se connussent et comprissent si peu, le désolait au plus haut point, et l’on passait d’interminables soirées, en très petit comité, à tenter de réparer ce grand tort. Elles ne cessaient cependant de le désespérer — les femmes ont toujours tant et si peu à faire.

On ne peut vivre avec
On ne peut vivre sans,

s’accorde-t-on à dire. N disait pouvoir très bien vivre avec, et très bien vivre sans. Sans que cela fût résolument vrai. On s’en doutait seulement, sans qu’il en dît mot, tard le soir tard, après beaucoup d’alcool et quelques flocons froids et rouges.

Quoi qu’il en soit, cet étrange mélange d’élitisme poétique, de sociabilité biaisée, et de règles de conduite — sinon suivies, du moins à suivre —, l’entraînaient périodiquement en des aventures picaresques (qu’il vivait à la fois simples et compliquées) qui n’avaient souvent de dénouements que dans sa tête. Car N n’est pas vraiment un Homme d’Action. Il s’est ainsi complu, une grande part de sa jeunesse, dans le rôle de l’Aimant — sans retour, il va sans dire. Son amour univoque, non partagé, pour telle ou telle jeune personne fabuleuse, l’avait ainsi tenu éveillé, le cerveau en feu, ivre d’une douleur sourde, maintes nuits durant. Il s’asseyait à sa table, face à la fenêtre, lors que tout s’était tu dehors, il fumait et buvait son café, mangeait du chocolat d’une main lors que de l’autre, alternativement, empoignait son front et jetait nerveusement des vers d’amour contrit sur quelque feuille préalablement disposée pour les recevoir, au cas où.

Lors qu’on l’interroge sur ces temps reculés, il dit que ce furent ceux où il a le plus souffert, et ceux où il s’est le plus construit. Il ne peut lors s’empêcher de citer Nietzsche, invariablement (c’était avant que celui-ci ne soit lieu commun) :

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort.

Ce fut aussi la période la plus prolifique de sa vie : il produisait alors, et au choix, jusqu’à trois sonnets par nuit, ou maintes pages, c’est selon, d’une prose sans ponctuation ni rejet, qu’il pensait être une douce hérésie et délicieuse entorse aux canons littéraires du siècle. (Il est vrai, à sa décharge, qu’il avait peu lu à l’époque — il s’est quelque peu rattrapé depuis.)
Toujours est-il que, ses relations avec le Sexe ayant fait quelques pas, il n’écrivait presque plus, et faisait mine de n’en être affecté pas. La vexation se lisait toutefois sur son visage, lors qu’il faisait lire — suprême gratification (…) — ses sporadiques créations à ses quelques amis, et que ceux-ci se contentaient de sourire poliment. Car N était, bien malgré lui, un Éternel Incompris — lui qui pense qu’il y a si peu à comprendre —, et c’était une des raisons de son retrait du Monde. Les autres raisons ? Nous nous contenterons de le citer :

[…] les mains badines
des badauds insensés
et stupides pour qui rimbaud
vaut mickey […].

Ce qu’il traduisait communément par :

Bordel c’est con les gens
(nulle offense au corps que j’adore).

Une autre raison au moins (il en voulait beaucoup aux gens) était qu’ils ne faisaient pas assez attention à lui (mais dans ce manque de remarque, il pensait surtout aux femmes). C’était ce qu’il fallait entendre lors qu’il disait :

Une chose dans la vie :
Que l’on me laisse tranquille !

Ou :

Ne pas laisser de trace.

Le lecteur, ou la lectrice, aura remarqué que N est assez assertif. Il cultivait, bien plutôt, une manière de Furie Contradictoire — ce qu’il admettait de fait, on le devine, fort peu volontiers. Il commençait ainsi ses phrases, d’un mouvement et tic qui, il faut le dire, n’appartient certe pas qu’à lui : par une négation. L’on en verra certainement maintes illustrations un peu plus en avant. Bah, que l’on ne m’en veuille d’abréger cet aspect de la personne : nous nous rendons compte qu’il sert à peu de chose d’ainsi parler de N sans que vous l’ayiez approché d’un peu plus court. Il me faudrait biffer toutes ces lignes qui précèdent, et paraissent à présent bien inutiles. Ce serait compter sur la fierté et l’entièreté littéraires de l’Homme de Lettres ou de l’Artiste— dont votre serviteur est bien malgré lui dépourvu, n’étant ni l’un, ni l’autre. Contrairement à N (qui le niera), par exemple, bien que celui-ci ne soit pas sans une certaine complaisance vis-à-vis de ses propres écrits — complaisance qu’il tourne à son avantage, selon son habitude.
Qu’on lui reproche un léger laxisme critique lors qu’il permet la lecture de certains morceaux plus faibles que d’autres, le voici, au quart de tour, qui réplique en façon :

« Eh quoi ! on a bien le droit d’être exigeant envers ce qu’on lit : ces pauvres gens ont choisi de faire publier leurs choses, et s’ils ont choisi de les livrer en pâture aux masses — pardon : s’ils ont choisi de les soumettre à la critique, c’est qu’ils s’estiment contents de leurs petits travaux ! Et après ça je suis moins exigeant envers ce que j’écris ? Ça me fait une belle jambe ! De Un : je ne dis pas que j’en suis content, et de Deux : je n’ai certainement pas l’envie de publier quoi que ce soit ! On revient de tout ! Et si d’autres veulent se faire éditer sur du P.Q. vermicellé, et graphié à l’aide de caractères taillés à la cuillère, c’est leur affaire ! On aura beau dire, c’est toujours… » etc. etc. etc.

L’on imagine aisément l’irritation occasionnelle des interlocuteurs du personnage, quelque proches qu’ils fussent. Ceci dit, rassurez-vous : ce n’est jamais que Jeu. Cela, toutefois, à une exception près : s’il a en face de lui quelqu’un (ou une) qui ne lui est pas sympathique (dans une acception plutôt « physique » du terme, que l’on s’emploiera à éclairer à un moment, ou à un autre). N fait alors feu de tout bois, et ne méprise pas les attaques et arguments bassement personnels (il a lu Schopenhauer en l’été de ses vingts ans). Qui font que ces entretiens dégénèrent à coup sûr en pugilat verbal (verbal, car jamais il ne frapperait une fille — pour un homme il a moins de scrupules —, non pas par cause de quelque morale douteuse ou puérile galanterie, mais de ce seul fait qu’elle ne pourrait décemment répondre à la force — et ce, même si le démange l’envie de la faire taire).

Les gens diraient moins de conneries
S’ils étaient plus souvent physiquement menacés,

disait-il. Il pensait cela, tout en ne sachant que trop bien, que ce n’est pas ce qui les rendrait moins stupides — tout au contraire.




Chapitre deuxième, Où N fait la connaissance de quelqu’un, Dans un café, La nuit.


Changer, changer : ce n’est pas si facile que cela, de changer. À plus forte raison si l’on ne sait par où commencer. N comptait sur une auto-analyse de sa personne en situation pour débuter ce commencement de changement. N ne croyait pas que la distraction de l’ennui fût la méthode pour le résoudre. Il faut couper le mal à la racine, prendre les devants, s’attaquer au fond du problème. Un leprechaun lui avait récemment conseillé de rire de tout : N lui avait ri au nez. Tous ces gens qui vivent dans l’illusion, pensait-il parfois. Il connaissait ses classiques philosophiques. Et s’il ne s’était reconnu dans aucun de ces courants, il prenait volontiers, à droite, à gauche, c’est selon, les quelques petites choses qui lui convenaient dans les élucubrations idéelles ou matérielles de ces hommes du passé. L’une d’elle est que les choses changent, mais que l’homme récidive, commet toujours les mêmes erreurs et folies : il ne peut s’en empêcher, ou combattre ses instincts. N concluait paradoxalement : il faut suivre son corps. De là suit son rejet de tout parti-pris, de toute ligne de comportement globale, y compris celle prenant parti de rire de tout : car tout est à voir et vivre au cas par cas. Mais toutes ces réflexions embrouillaient N plus qu’elles ne l’aidaient, et il s’efforçait d’en débarasser sa tête de temps à autres. Rien de tel qu’une petite table rase pour avoir les idées claires, disait-il.

C’est donc la tête rase qu’il descendit les escaliers et sortit de chez lui pour Changer sa Vie. N quittait son logis assez rarement : notre homme était plutôt casanier. Il était doté d’une capacité innée (comme on dit) pour la nidification, ce qui fait qu’il construisait son nid et se plaisait à y passer la plus grande partie de ses jours et de ses nuits. Il ne sortait que pour s’approvisionner en nourriture et lecture, et regrettait par là même (car il préférait ses nuits à nos jours) qu’il n’y eût de commerce en ces deux choses, ouvert à toute heure — nous avons dit comme il est misanthrope et évite les foules. Inutile, donc, de vous préciser qu’il faisait nuit noire lors qu’il mit les pieds dans la rue Xavier Privas. N s’engagea dans la rue St Séverin, et se mit à gravir lentement la montagne. Le fond de l’air était brumeux, mais le hâlo au tour des réverbères, qui donnaient à ceux-ci par ces temps-là un air inquiétant, ne l’émerveillaient plus guère. À vrai dire, N comptait sur une rencontre opportune, quelle qu’elle fût, pour quelque peu débloquer son propre cas. Il prit tous les chemins de traverse (il évitait, tant que se peut, les artères) et, à mi-chemin, décida de faire une pause au café K., où il était à peu près certain d’éviter les connaissances. Il entra : deux ou trois têtes se tournèrent, puis reprirent leurs places. N commanda un demi au comptoir, alluma une cigarette, et reçut sa bière avec plaisir. Au bruit claquant d’une vieille poignée que l’on tourne et qu’il entendit derrière lui (probablement celle des toilettes), N tourna la tête, pour voir un homme à chapeau sombre disparaître dans l’interstice ainsi ouvert. Au moment où N allait remettre son nez dans son verre, il remarqua un demi et sous-bock sur sa gauche. Tiens, c’est étrange, j’aurais juré qu’il n’y avait personne un instant plus tôt. Et je dis aux autres de faire attention aux choses… Pourtant l’on pouvait voir, quelques centimètres plus loin, une cigarette à demi consumée, scellée sur le rebord d’un cendrier. Bah, sûrement le bonhomme des chiottes. En effet, une gorgée plus tard, l’on entendit l’eau courir dans les tuyaux, la porte s’ouvrir puis se fermer, des pas se rapprocher, et N vit deux doigts d’une main à laquelle il manquait un (Ça arrive.), saisir le mégot du cendrier. Des yeux, N suivit le rouge de la cigarette et sa courbe, le vit s’arrêter, s’embraser, et disparaître sous de lourds nuages de fumée. La bouche était immense, presque sans lèvres ; le visage, très maigre, accidenté de poils blancs vieux de quelques jours ; les joues étaient deux creux ; les sourcils broussailleux ; le nez long et busqué, plein de trous ; le tout, pas vraiment gracieux. N fut surpris dans son innocente inspection par deux grands yeux clairs assis sur une fine paire de lunettes rectangulaires. N esquissa un sourire en guise de salut. L’autre lui rendit un demi-sourire qui tenait plus de la grimace, révélant par là même des dents tachées par le tabac, et une hémiplégie faciale. Eh ben, ça surprend toujours un peu.

« — Bonsoir, fit N d’un hochement de tête.
— Salut, jeune homme. Comment vont les choses ?
— Les choses vont, on fait aller. Ça pourrait toujours être pire, n’est-ce pas ?
— Ah ah, oui, ça peut toujours être pire. Vous avez bien saisi la chose, jeune homme ! On se plaint, on se plaint — sans savoir !
— Sans savoir, savoir quoi ? (La bouche tordue du viel homme, et cette moitié de visage immobile, fascinaient N. Curieux, cela doit être fort curieux, de vivre un temps avec un tel visage. Mais on s’y fait, j’imagine.)
— Mais tout, jeune homme, tout ! Ce qui peut arriver, ce qui arrive, et caetera. Les gens font des montagnes et pièces montées de leurs petits riens — mais s’ils savaient ! (Il parlait en faisant de grands gestes de sa main où manquait un doigt.) Vous voyez ce petit vieux assis derrière moi, qui maugrée dans sa barbe ? (Et en effet, un petit vieux, à l’allure quelque peu négligée, un peu plus loin, maugréait dans sa barbe.) Eh, eh, eh, s’il savait : il est à l’ordre du jour de ce soir !
— À l’ordre du jour de ce soir ? (N répétait lors distraitement les derniers mots de son interlocuteur, car un chat minuscule et bleu, perché sur la pompe à bière, le nargait du mouvement de balancier de sa queue minuscule et bleue.) (Putain de chat nain, ponctua N en sa tête alors qu’il lui décochait un revers qui envoya valser le chat loin derrière le bar.) (L’autre ne semblait pas avoir prêté attention à la manœuvre.)
— Eh eh, oui oui jeune homme. Intrigué, hein ? Vous me plaisez ! Au demeurant, je vous connais…
— Vous me connaissez ? (Le chat venait de refaire surface de derrière le comptoir et tentait d’attraper la cigarette que N tenait entre ses doigts. N en eut assez et écrasa ladite cigarette sur la patte de l’animal, qui détala, dans un miaulement suraïgu dont le volume était proportionné à sa taille.)
— Oui oui ! Venez : quittons cet endroit sordide, et permettez-moi de vous mener chez une paire de mes amis, dont la société vous surprendra sûrement.
— Me surprendre ? Bah, pourquoi pas ? Je n’ai pas sommeil, et ne suis pas particulièrement pris. (Une belle jeune femme, c’eût été mieux. Ou même plus qu’une. Mais bon, on ne sait jamais : rien ne se perd. Et puis ça peut être intéressant. Les vieux, ça a toujours des histoires marrantes de sous le coude, et des histoires bizarres qu’ils racontent.)
— Alors allons-y. Et non non, laissez, jeune homme : c’est pour moi. »

N n’insista pas et finit d’un trait son verre, lors que l’autre régla le patron au moyen de pièces dorées couvertes de scriptures inconnues à N, qui s’étonna seulement du fait que cela ne surprît nullement le tenancier de l’établissement. Encore un original… La caisse tinta, l’heure sonna, et l’air frais de la nuit emplit un moment la pièce enfumée lors que les deux hommes quittèrent la place.




Chapitre troisième,
Où l’on marche,
L’on parle,
Et promet.


Au détour du vieux bar, ils prirent à main gauche, gauche, droite, gauche. N se laissait mener en silence — silence qui ne le dérangeait nullement, puisqu’il ne pensait à rien. Ne pas penser était une chose qui, étonnamment, lui arrivait fréquemment. Ne pas penser. Figurez-vous : rien, juste un vide en votre tête, nulle parole ou idée tournant au fronton : exeunt leitmotiv, et ces indésirables et fixes idées que l’on tente de chasser, sans y parvenir le moins du monde (sans que celui-ci y soit pour quoi que ce fût) : rien, rien, ne reste rien qu’un corps impressionné par ce qui se passe en son tour. N’est-ce pas étrange ? C’était, selon ses dires, l’état normal de N. Nous pourrions à loisir gloser encore, et toujours. Je m’en voudrais toutefois de vous faire perdre le fil de ce semblant d’histoire par cause de mes fâcheux travers. Si vous le voulez bien, reprenons.

Les rues étaient quasi-désertes, et l’on ne croisait que dandies sinistres, et ivrognes. Il est amusant de noter que ce n’est que lors que l’on boit plus que mesure que la lutte contre la gravité — lutte de tous les jours et de chaque instant, pourtant — se fait plus pressante et nécessaire. Que de pas de danse et de pieds jetés, sauts de biches et chassés, en ces funestes occasions ! Amusant, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, ni précieux ni saouls, N et son compagnon venaient de couper en son haut la rue C…, lors que l’intrigant personnage prit la parole :

« — Jeune homme, il me faut toutefois vous mettre en garde, et tout à la fois vous instruire, sur ce que vous allez voir ce soir.
— Ah bon ? fit l’autre.
— Oui. Et avant toute chose, vous devez me promettre de jamais — à quiconque et sous quelque prétexte que ce soit — n’en faire écho, car bien évidemment il nous parviendrait, et le cas échéant…
— Soit, soit, fit l’autre.
— Et vous comprendrez bien tôt pourquoi. Autre chose : ne croyez pas que ce dont vous allez être témoin soit un jeu léger de vieillards séniles. C’est tout le contraire, et il n’est jeu plus sérieux — et d’aucuns pas même ne l’appelleraient jeu. (Il émit lors un gloussement mystérieux.) Car il est, disons, conséquemment sans retour. (Bien évidemment, lui seul semblait goûter l’humour de ses dires.) Du reste, vous verrez bien, vous verrez bien ! Nous y voici. »

La rue en face de laquelle notre homme s’était arrêté, était bien entendu étroite et sombre, mais, contre toute attente, il ne s’y engagea pas. Il fouilla dans l’une des poches de son pantalon, poche qui semblait contenir une multitude de choses, à l’ouïe des divers bruits que provoquait ce remue-ménage manuel. Le vieil homme en sortit une immense clef de fer forgée qui décrivait des arabesques compliquées. N le vit se diriger vers le coin de la dite ruelle, et enfourner la clef dans la serrure rouillée d’une imposante porte en bois. N connaissait bien cette intersection : il avait croisé ces rues une bonne centaine de fois. Mais, quelqu’un lui eût-il posé la question, il aurait juré sur son livre le plus cher (c’est dire le poids de sa certitude), que se trouvait à cette même place une épicerie tenue par une bien-nommée Irma. Stoïque à ses heures, N ne montra rien de sa surprise, et se dit juste : Comme quoi tout le monde se trompe.

« Voilà ! », fit le vieux en allongeant considérablement la première syllabe de ce mot qui semblait en comporter trop peu à son goût.

Sans effort, il poussa la porte.



Chapitre quatrième,
Où l’on fait la connaissance de deux curieux personnages,
Et où l’on assiste
À une étrange réunion.


La porte s’ouvrit sous la poussée, comme mise sur rails. Des gens scrupuleux qui ne laissent rien au hasard ! Un air frais, qui sentait quelque peu le renfermé, sortit en courant — c'est-à-dire comme il se doit — par cette voie nouvellement percée. Dans sa précipitation apparente, il bouscula N et ne demanda pas même qu’on l’en excusât. Pfff, tous pareils ces petits jeunes : aucun savoir-vivre. Si ça ne tenait qu’à moi… N fut sorti de ses réflexions correctionnelles par la voix du vieil homme :

« — Allons ! venez, mais ne touchez à rien !
— Ça va, ça va, je ne suis plus un gosse. »

N s’y attendait : l’entrée passée puis close, l’on se trouvait dans un couloir ponctué de portes closes, elles aussi — le tout très sombre, éclairé par de sporadiques bougies dont la cire semblait figée, et garni-meublé dans la veine 1880 et des poussières (beaucoup de poussières). Quel cliché, déplora N. Je parie que le reste suit et semble. Et en effet, ce qui suivait ne détonnait en rien avec le reste.

« Allons, allons ! L’on nous attend. »

Le petit vieux tourna à droite tout au bout du couloir (Elle est immense cette baraque.) et commença l’ascension d’un étroit escalier en colimaçon. C’est Yeats qui serait content : il est pas mal du tout celui-là. N mit ses pas dans les siens, et ils débouchèrent sur un autre couloir, assez semblable au précédent. Le vieil homme s’arrêta au seuil de la troisième porte à main droite. Il se tourna lentement, voûté, vers N :

« — Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, ainsi que de votre promesse, jeune homme !
— Oui, oui, fit l’autre, un poil excédé. »

Le dit voûté sourit malicieusement de son demi-sourire. Il n’est vraiment pas très beau à voir, tout conte fait. (N était friand de ces jeux de mots idiots qui, quoi qu’on en dît, avaient souvent un sens, et qui, quoi qu’il en fût, l’amusaient beaucoup — et cela lui suffisait amplement.) Le vieux toqua, puis entra sans attente d’invite : cela semblait être coutume. N pénétra à sa suite dans une pièce — ô surprise — toute circulaire. Tiens, ça me rappelle Huysmans — c’est quoi le nom de ce bouquin déjà ?

« Bonsoir bonsoir, mes amis !, fit le petit vieux qui semblait déjà moins vieux et moins petit. Vous connaissez notre invité de ce soir. (Eh eh, mais ma parole c’est une conspiration.) Mais laissez-moi vous introduire. (Tiens, il n’y a pas que moi qui fait des anglicismes.) À main gauche… »

N, qui était lors assez distrait, fit circuler son regard sur les personnes assemblées au tour de la table (ronde) qui seule en son centre meublait la pièce (ronde, je vous le rappelle).

« À main gauche (le geste ample accompagne le mot), Mr Jean. »

C’était un petit bonhomme, qui semblait de taille moyenne (il était assis), avec une moustache joliment fournie, rasé (et pas exactement de près), début de calvitie et catogan pour le reste. À l’instar de l’introducteur, depuis son entrée dans la pièce, il paraissait assez vieux, mais spectaculairement gaillard pour son âge. Il était vêtu d’un mélange pour le plus curieux, et pour le moins décalé par apport à la mise en pièce de la bâtisse — c’est dire : un T-shirt blanc cassé, sous une veste de lin beige, probablement assortie au pantalon (ou l’inverse) et, pendant à son cou par de fins fils de cuir, une manière de blason doré, ou d’écusson, qui représentait une petite chose que N ne distinguait guère dans la pénombre ambiante. Encore un nostalgique des Amérindiens, je parie. Il posa, dans le cendrier en fonte qui se trouvait sur la table, un cigare consumé, d’un geste qu’il accompagna d’un signe de tête à l’attention de N.

« À main droite, Mr Black. »

À main droite, se redressa dans son fauteuil, tout d’une blanche tunique vêtu, un énorme homme noir — je veux dire qu’il est très gros, et noir de peau —, si gros, en fait, que son visage paraissait disparaître sous ses joues. De sa face ne restaient qu’un tout petit nez, des lèvres qui, proportionnellement, semblaient diablement épaisses, et deux petits yeux difficiles à déchiffrer, qui saillaient sous leurs paupières boursoufflées. L’on passera sur le double, triple, voire, quadruple menton, les bajoues immenses plus que de raison, et une coupe afro (vous savez : ces cheveux raides et hirsutes qui forment ensemble une formidable boule pileuse) qui augmentait encore le volume impressionnant de cet homme. N s’attarda sur les doigts qui seuls émergeaient de sous la table : l’on eût dit, dans la pénombre ambiante, dix boudins (noirs) fort appetissants.

« Enchanté », fit N.

Mr Black resta figé dans cette attitude dont on ne sait si elle vous est favorable ou fatale.

« Et quant à moi, reprit le petit vieux, puisque vous ne m’avez demandé mon nom…
— Un nom ne se mande pas : il se donne, coupa N avec un sourire.
— Ah ah, bien bien. Je me nomme Dvtarmielevscu. Mais vous pouvez m’appeler Dmitriu.
— À l’échéance.
— Ah ah, oui oui oui, ne vous en faites pas. (Un temps.) Bien. À présent, prenez place, je vous prie. »

Tous regardèrent en direction de N, qui à son tour regarda en son tour, et vit avec étonnement qu’une chaise se trouvait disposée à quelques décimètres derrière lui. Comment diable… ?

« Vous ne croyez pas si bien dire », fit une voix profonde de basse naturelle. (C’était le gros homme noir.) Oh, un Barry White.
— C’est mon arrière petit-fils.
— Ah oui ? fit N.
— Non : je plaisante. »

N s’était bien rendu compte que ce curieux personnage au moins, pouvait lire dans sa tête. Il avait dès lors jugé plus prudent — l’on ne sait jamais — de cesser ses ponctuations intérieures pour le moment, et de faire à son habitude : rétablir un strict silence cérébral. Puis, ainsi que prié, il prit place sur la chaise qui l’attendait, un peu en retrait de la table. Le petit vieux reprit la parole.

« — Bien. À présent nous pouvons commencer la séance. Jean, vous avez la liste relative à l’ordre du jour de ce soir ?
— Hin hin hin, fit Mr Jean, l’ordre du soir, donc.
— Ah ah, c’est cela, mon ami. Procédez, je vous en prie.
— Je procède, je procède… Les veinards de ce soirs sont… (Il déplia un bout de papier qu’il venait, selon toute apparence, de sortir de nulle part, et qu’il lut.) … Dominique Malepoix. Carl Engelsseele. Jean-François Treille. Marc Delpaille.
— C’est tout ? fit Black.
— Ce n’est pas moi qui décide, répondit l’autre.
— Tant mieux : ce sera vite expédié, si je puis dire ! fit le troisième. Procédons dans l’ordre, si vous le voulez bien. »

Chacun prit lors le dossier qui se trouvait à sa droite (Ces piles de feuilles n’étaient bien évidemment pas là quelques instant plus tôt.), et se mit à le lire en silence avec une attention manifeste. La pièce, comme N s’en rendit compte, commençait à n’être plus que fumée en place d’air : c’est que les trois hommes, moins Black, ne cessaient de fumer, cigarette sur cigarette pour l’un, cigare sur cigare pour l’autre — et ils en avaient consumé pas moins d’une vingtaine chacun, pendant ce laps de temps qui pourtant sembla à N plutôt court. Le petit vieux rompit ce silence fait de respirations et de crépitements de tabac rouge.

« — Bien, nous sommes d’accord, semble-t-il. Dans l’ordre : oui, non, non, oui. N’est-ce pas ?
— Tout à fait, firent les deux autres en chœur.
— Alors levons là la séance. Messieurs : à bien tôt.
— Hin hin hin, jamais assez mon cher Dmitriu, jamais assez ! fit Mr Jean.
— Soit, soit ! répondit l’autre. Mais cela n’est pas exactement de notre ressort, n’est-ce pas ? »

Sur ces derniers mots, les trois hommes se levèrent (N suivit le mouvement), se saluèrent, et chacun sortit par chacune des trois portes (Trois portes ?) de la pièce.

« Venez : il est temps », fit le petit vieux lors qu’il passa près de N, qui lui emboita le pas.

Ils quittèrent la bâtisse par un chemin tout autre que celui de l’aller.



Chapitre cinquième,
Où l’on attend une explication,
Mais où, avant cela, l’on dîne,
Entre parenthèse.


« — Ah ! un peu d’air frais !, fit N au sortir de l’immeuble.
— Oui oui, c’est agréable, n’est-ce pas ?
— Très. Tiens, c’est l’aurore, fit N en levant les yeux. J’ai faim.
— Non non, vous vous trompez de sens : c’est le crépuscule, mon garçon. Nulle surprise que vous ayez faim : vous n’avez rien mangé depuis plus d’une journée entière !
— Pardon ? » fit N étonné.

Mais l’étonnement n’y fit rien, et le petit vieux (Ah oui.) avait raison : la lumière qui rasait Paris venait de l’ouest. Les passants passaient, travailleurs en retour, touristes et étudiants. La faune qui s’éploie au coucher n’est jamais celle du tôt matin. Au matin, tout est plus posé, tout est plus calme et clair, reposé. Un trio de jeunes filles jetèrent de diagonaux regards aux intéressés, se regardèrent, et rirent entre elles, probablement pour trois différentes raisons, au moins. Dmitriu les avait remarquées.

« — Ah, la jeunesse ! Venez : allons satisfaire nos entrailles, fit le petit vieux d’un air enjoué.
— Au fait, c’était quoi dans cette pièce, tout à l’heure ?
— Ah ah, je vous expliquerai, jeune homme, prenez patience. Trouvons d’abord endroit décent et mangeaille roborative ! »

Ils marchèrent un temps, tournèrent un peu, et en fin entrèrent dans un café bondé.

« — Le monde ne vous dérange pas ? demanda N.
— Ah ah, comme dit un vieux proverbe sumérien : Les oreilles indiscrètes ne sont pas toujours là où il y a le plus d’oreilles.
— Si vous le dites, répondit N, qui pensait moins aux oreilles qu’à la foule même qu’il d’ordinaire fuyait.
— Ce n’est pas moi qui le dit, mon garçon ! répliqua witzement le petit vieux. Regardez : une table libre, là-bas. »

Ils accédèrent tant bien que mal à la table en question, et s’assirent.

« — Eh bien ? demanda N, intéressé.
— Ne soyez pas si pressé, jeune homme ! Choisissez : je vous invite.
— Ah bon. C’est fête. Pas de refus ! »

Ils commandèrent, puis dînèrent dans un religieux silence — tout relatif, il s’entend, puisque flottait dans la salle le murmure persistant (à l’image, si vous me permettez cette métaphore, de ces plantes qui ne perdent point leur feuillage durant les dures saisons) des conversations confondues (vous savez : Leibniz et les petites perceptions) des autres clients du café (et ils étaient nombre). Profitons de ce qu’ils sont tout affairés à leur assiette pour une courte parenthèse. C’est :

***

LA VIE DE MR. DMITRIU DVTARMIELEVSCU.

Dmitriu Fernus Dvtarmielevscu vit le jour en l’an 1888, dans un coin perdu du Portugal. L’on s’en doute, ses parents étaient polonais. Ils avaient quitté leur pays natal pour voir un peu plus de soleil, et furent pleinement satisfaits du climat de ce bout de péninsule. Ils n’aimaient pas la foule, et se sont par suite retirés, près de la côte, au sud de Lisbonne. Mais il fallait bien survivre : le père se fit petit clerc de banque à la capitale, où il passait la plus grande partie de l’année. La mère, Iliana, éleva seule le petit Dmitriu, qui naquit peu de temps après l’arrivée en pays lusophone. Elle s’acquitta de sa tâche du mieux qu’elle put. Notre homme grandit ainsi somme toute reclus, dans une petite maison austère. Nulle surprise en sa vie, et, à seize ans (faites le calcul), appuyé par papa, il entra lui aussi en banque. C’était un garçon taciturne et soumis — je veux dire : docile —, à l’allure si quelconque et aux manières si discrètes, qu’il n’éveilla l’intérêt — ou ne fût-ce que la curiosité — de personne, durant ces années de tranquille travail.

Le tournant arriva avec la mort de ses parents (qui brûlèrent, de pair avec leur petite maison, par la cause d’un fâcheux endormissement du père, la pipe embraisée au bec). Le fils, sauvé parce qu’il faisait des heures supplémentaires, aime à présent à dire, voulant probablement illustrer par-là l’humour polonais, que sa mère, alors que tout était déjà en flamme, s’adressa à son cher mari dans un demi-sommeil : « Chéri, il fait chaud, éteins le poële, je te prie ». Cela n’est, ce nous semble, que supposition gratuite. Quoi qu’il se fût réellement passé, le fils en fut si affecté, lors qu’il apprit la nouvelle, qu’il se mit à boire plus que de raison (l’on ne peut vaincre ses gènes : demandez à Balzac), et le soir même, il se fit heurter par une voiture (qui n’étaient pourtant pas légion en ces contrées), alors qu’il rampait au milieu de la rue. Le choc fut sévère : il fut touché à la tête. Il s’en tira toutefois vivant, avec moultes égratignures et contusions, un bras cassé, et cette hémiplégie faciale qu’on lui connaît encore maintenant. Quelques jours après ce malheureux incident (le pauvre convalescent n’était pas beau à voir), un homme demanda visite. On lui pria de différer sa requète, au vu et su de l’état de l’incidenté. Il insista. Dmitriu, lors informé, demanda à son tour (tant bien que mal) qu’on fît entrer l’homme. Cet homme, je vous l’ai présenté : il se nomme Black. La suite… Permettez que votre serviteur en diffère le relat, car les convives ont achevé leur repas, et en sont au café.

***

« — Ah, ça fait du bien, fit N. Bon, maintenant, ne vous faites plus prier, et dites-moi tout de vos terribles et sombres secrets. (Mine mimant dramatique.)
— Ah ah, très bien, très bien ! Mais je vous demande une fois encore la plus grande discrétion.
— Oui oui, fit N avec une pointe d’impatience.
— Alors écoutez. (Le vieil homme s’avança lors vers N de part la table.) Vous avez assisté à une réunion qui a lieu lors qu’il nous l’est demandé.
— Par qui ? fit N d’un haussement de sourcils.
— Ah, curieux ? fit l’autre d’un air triomphant. (Allez savoir pourquoi.)
— Pas vraiment. Précision.
— Cela, vous ne le saurez pas aujourd’hui, mais bien assez tôt, mon garçon, ne vous en faites pas. Laissez-moi continuer. Notre groupe s’appelle ou ne s’appelle pas — c’est informel — : les Parques.
— Comme dans la mythologie ?
— Ah, oui oui, mon garçon, oui oui, c’est cela même. C’est moi qui ai trouvé le nom, eh eh. Hmm, passons. Nous décidons de la vie ou de la mort de ceux dont les noms figurent sur la liste qui nous est communiquée quelque temps avant la réunion.
— Par ?
— Eh, eh, par la même personne que tantôt, mon garçon.
— Bon. (N décida que, définitivement, ce demi sourire, demie grimace, lui donnait l’air idiot. Il n’avait pas tort, mais n’était dans l’instant objectif.) Étonnant, cette histoire.
— N’est-ce pas ? (Demi sourire.) Vous ne semblez pourtant pas surpris outre mesure.
— Oh, vous savez… mais c’est étrange, et fort curieux, et pas très courant… Et pourquoi le temps a-t-il passé si vite ou si lentement pendant la séance ?
— Ah, c’est que le temps qui va, à l’intérieur de la maison, et à l’extérieur de celle-ci, ne sont pas les mêmes.
— Ah bon.
— Car la bâtisse n’appartient pas vraiment à ce monde-ci.
— Ah. Je me demandais pourquoi je ne l’avais jamais remarquée avant ce soir.
— D’autres questions, mon garçon ? des points obscurs ? ou trop clairs ?
— Euh… la raison de notre rencontre ? hasarda N.
— Et ce n’est, je crois bien, pas la dernière.
— Et ?
— Ah, c’est que quelqu’un s’intéresse à vous, chuchota le vieil homme avec un clin d’œil.
— À moi ? Elle est jolie j’espère, fit-il en plaisantant. Qui est-ce ?
— La même personne que nous évoquions tantôt.
— Et ?
— Et rien. Rien. Eh eh eh. Et rien. À la prochaine fois : c’est à dire très bien tôt !, dit-il avec un sourire plus étrange encore qu’à l’habitude.
— Mais… »

Et rien, en effet, car le vieil homme avait disparu dans un « pouf ! » sonore. Il faudra que je lui demande comment il fait ça. Apparemment, personne dans l’établissement n’avait remarqué cette sortie hétérodoxe. N se leva (le disparu avait laissé quelques unes de ses curieuses piècettes sur la table), et rentra se coucher sans hâte. Il dormit, comme à l’habitude, d’un sommeil sans rêve.




Chapitre sixième,
Où N, au réveil,
Reçoit une visite impromptue,
Et charmante.


Le soleil rasait déjà les immeubles lors que N émergea. Il se leva, marcha jusque dans la cuisine, jeta le filtre usagé qui restait dans la cafetière, en prit un nouveau, ouvrit le frigo, en sortit le café, l’y remit — moins deux mesures —, versa un mug d’eau municipale dans la machine, qu’il mit en route. La petite lumière rouge s’alluma, et peu à peu, au son de maints crachats, l’air s’emplit de cette odeur matinale qu’il aimait — quelque soit l’heure du jour.
Dans le temps que la boisson se fît, il changea la litière des souris naines (c’étaient les seuls locataires qu’il acceptât encore — un couple, qui, à vrai dire, étaient fort peu encombrants), et remit quelques miettes de fromage bleu dans leur assiette (c’est tout l’entretient qu’elles demandent en échange de la chasse aux insectes, qu’elles mènent chaque jour).
Le café fait, N se posa dans son fauteuil, tasse à la main, cigarette au bec, et alluma son ordinateur pour consulter les faits divers des deux jours que le monde avait passé sans lui (ce sont les seules nouvelles qui l’amusent encore). En faisant défiler l’écran, quelle ne fut pas sa surprise (Tiens donc.) lors qu’il vit en photo le vieux barbu décharné de l’autre soir (rappelez-vous : dans ce bar où il avait fait la connaissance de Dmitriu). Il était mort d’une attaque (cardiaque) ce même soir, dans ce même café (K.) que Joseph tenait, et s’était, en s’éteignant, empalé l’œil droit dans le pied de son verre à bière, qu’il avait de la tête brisé dans sa chute. Mr Marc Delpaille, il s’appelait. Pas de bol. N se rappela que ce nom était sur la liste des fameux personnages, et cela lui avait, selon toute apparence, été fatal. Ah ah, alors c’était vrai. Comment ils font ces vieux fous ? J’aimerais bien revoir pour lui demander, à ce faucheton de Dmitriu, fit-il le sourire aux lèvres. Si seulement…

Et, bien évidemment, au moment même où N achevait cette pensée, la sonnette retentit. Hum, tiens, tiens… déjà-vu ? N se vêtit quelque peu (car il était nu), et alla ouvrir la porte.

« — Mr Dmitriu, comment allez-vous ? fit N dans le même mouvement.
— Salut ! fit une souriante jeune fille.
— Ah. Bonjour. On se connaît ? (Il était un peu déçu, mais s’en remit vite, au vu de la visite.) Vous voulez ?
— Baiser, fit la jeune fille du même sourire.
— Ah bon, fit l’autre quelque peu surpris.
— Non, je plaisante. Vous voir. Je voulais vous voir.
— Et vous êtes ?
— Jeanette. Je peux entrer ?
— Mais, faites comme chez vous. Ou presque.
— Merci ! (Elle entra.)
— Un peu de café ?
— Avec plaisir. (Elle s’assit.)
— C’est ça, asseyez-vous, je vous en prie : j’arrive. »

Il revint avec une tasse et le bout de verre de la cafetière. Il posa la tasse vide (une de ces jolies tasses montantes et transparentes) sur la vieille table basse, et l’emplit de liquide, ainsi que la sienne, à nouveau, qui était également vide. Il prit place en face de la jeune femme.

« — Que me vaut votre visite ? demanda-t-il.
— Elle vous dérange ? »

Elle était jolie, très jolie, même. L’on n’eût pu deviner d’où elle venait, quel était son cru, comme d’aucuns disent. Un vrai mystère que son corps. Un petit nez mutin, des yeux amandins, bleus, verts, comme la mer, du pli de l’Asie, des cheveux raides et fins, longs, noirs comme l’enfer. (Que l’on ne m’en veuille, mais la métaphore amoureuse et courtoise n’a pas exactement évolué depuis le Moyen-Âge.) Des lèvres sans fard, au sourire à la fois sec et mouillé (si vous voyez ce que je veux dire). Sous une robe noire elle aussi, l’on voyait plus que l’on devinait (la robe serrait de très près) des courbes propres à damner quelques saints. Jolie, très jolie, oui.

« — Si votre visite me dérange ? non non : elle m’enchante — et m’intrigue, aussi. Qu’est-ce qui vous amène ?
— Oh, rien en général, vous en particulier. Je suis venue vous voir, car il se trouve que moi aussi je m’ennuie.
— Ah, vous aussi.
— Mais vous vous ennuyez moins depuis quelques jours, je me trompe ?
— Non non, c’est vrai. Je me suis beaucoup amusé — quand ça ? hier soir, c’était ?
— Eh bien moi aussi, figurez-vous.
— Et nos moindres ennuis respectifs n’auraient rien à voir ?
— Ah ah, fit-elle d’un ton cristallin qui titilla N. Perspicace, eh ?
— Ah, la flatterie ne prend pas ! Juste un peu joueur.
— Quand vous le voulez bien.
— À peu près. Expliquez-moi plutôt tout ça.
— C’est sur ma demande que Dmitriu est venu vous trouver.
— Ah je savais bien, au moment où je vous ai ouvert la porte, que vous aviez à voir avec tout cela.
— Oui, cela m’a beaucoup amusée de toquer au moment même où vous pensiez à ce vieil original, fit-elle, petite fille.
— Je vois que nous avons ces mêmes petits riens qui nous distraient. C’en est encore plus drôle.
— N’est-ce pas ? fit-elle dans un de ses sourires.
— Alors, dites-moi quoi.
— Je suis juste venue pour vous proposer un peu de distraction.
— Comme ça ?
— Pour mon plaisir, je ne vous le cache pas. De temps en temps, disons : une ou deux fois dans le siècle, je descends me désennuyer quelque peu. Il faut bien ça !
— Ben, ça ne doit pas être marrant tous les jours.
— Pas vraiment, non : tout passe, et passe sans surprise, alors…
— Alors il faut bien s’amuser un peu, dit N en sirotant son café. Topons-là.
— Vous êtes vite décidé.
— Oh, ça dépend quoi, ça dépend qui.
— Scellons cela.
— Dans le sang ? (Il posa sa tasse.)
— Mais non, c’est démodé ! » fit-elle en haussant les épaules, fines et rondes.

Elle s’appuya sur les bras du fauteuil qu’elle occupait, s’avança toute entière, doucement, par-dessus la table basse qui la séparait de N, et lui déposa un baiser sur le coin des lèvres.

« C’est vrai : c’est bien mieux comme ça », fit N, de bonne humeur.

Elle avait disparu.




Chapitre septième,
Où N reçoit une autre visite,
Moins charmante que la précédente,
Et part en mission.


Pfff… Sacré bout de femme — ou de ne sais-je quoi d’autre, se dit N, et de se servir à nouveau du café. Il faut que je retrouve Dmitriu.
Et, bien évidemment, au moment même où N achevait cette pensée, la sonnette retentit. Allons bon. Je me disais aussi… Il se leva pour ouvrir.

« — Mr Jean, quelle surprise. Joli chapeau de western.
— Hé hé, c’est d’époque, garçon ! Tu vois ces trous ? (Il se découvrit le chef et pointa les dits manques.) C’est des flèches d’Indiens ! (Il remit le chapeau sur sa clavitie partielle.) Comment va l’petit jeune ?
— Ça va, ça va. Vous entrez ?
— Hin hin, j’suis pas là pour camper d’vant la porte, garçon.
— Allez hop. (N referma la porte derrière le cow-boy.) Un peu de café ?
— Avec plaisir, p’tit.
— Je suis plus grand que vous. Mais asseyez-vous donc. Qu’est-ce qui vous amène ?
— Eh bien, gars, toi et moi, on va renverser un régime !
— Pourquoi ? Le bison a l’air de vous réussir.
— Hin, hin, hin. Non, non, pas ce régime-là, gamin ! Un vrai régime, avec un vrai gouvernement populaire, qu’on va remplacer, d’un p’tit coup d’pouce, par un vrai dictateur avec la moustache et tout !
— Par un dictateur ?
— Bah, c’est plus marrant, non ? Ça amuse ma Dame, les petits dictateurs du Grand Nord.
— Votre Dame ? Jeanette ?
— Ouais, c’est un de ses p’tits noms.
— Un bizarre bout de femme. Mais chouette.
— Ah mon gars, t’y frotte pas : ça pique !
— Je sais, je sais.
— Non non non, tu sais rien du tout, c’est moi qui t’le dis. Une sacrée vipère quand elle veut, c’est moi qui t’le dis — mais j’l’ai pas dit, on s’comprend !
— Ne vous faites pas prier…
— Oh ça mon gars, elle dira c’qu’elle veut bien t’dire ! J’vais m’faire tirer les oreilles sinon ! Allez hop ! (fit-il en avalant d’un trait ce qui lui restait de café.) On décolle !
— Là tout de suite ?
— Eh ouais : j’ai pas qu’ça à faire, garçon ! Allez hop !
— Une seconde : je me change.
— Pas besoin, kid, pas besoin. »

N sentit lors une vague de chaleur l’envahir. Et à raison, car il était à présent couvert, en place du kimono qu’il portait lors, d’une épaisse pelisse et de bottes en conséquence et prévision, supposait-il, du climat peu favorable qui devait être celui de leur destination.

« — Pratique, très pratique, ces petits tours, fit N visiblement ravi.
— Vas-y, garçon, tiens-toi à moi, et ne me lâche pas : on y va.
— C’est instantané ?
— Oh, au moins ça dure pas très longtemps, ça non ! Allez, pose ta main sur mon épaule. Et pas d’messes un peu trop basses, hein ? Hin hin hin, c’est parti ! »

N s’exécuta, en se demandant tout de même ce qui d’aventure se passerait s’il lui prenait l’idée de lâcher le conducteur durant le trajet. Ils s’évaporèrent tous deux dans un « Pouf ! » sulfureux et sonore.



Chapitre huitième,
Où l’on réalise que la mission
N’est pas celle que l’on croit,
Ce dont personne ne se fâche.




… …


… … …

Noir. Il fait plutôt Noir par ici. Et l’autre n’est plus là. Et en effet, il semblait bien que N fût seul, et dans une obscurité presque totale. Bien. Où suis-je tombé ?
Nuit noire ? Pas vraiment. Ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre ambiante, et il y vit bien tôt quelque peu. Qu’il se trouvât dehors, il le savait déjà, car une légère brise soufflait par instants.
Le ciel était dégagé, et l’on pouvait voir infiniment plus d’étoiles que sous les latitudes parisiennes. Cercle polaire ou équateur ? Au sentir de la douceur climatique, N penchait plutôt pour la fin du jour en Méditerranée — mais il eût pu être, tout aussi bien, sur les rives du lac Baïkal, par exemple. Il fallait avancer pour départager tout cela : il commença par ôter sa pelisse et ses bottes.

N était sur un chemin de terre, sèche, la terre. L’entours semblait vallonné et peu fourni en végétation : quelques arbres, çà et là, émergeaient en ombres chinoises sur le bleu sombre du ciel. N se mit en marche, au hasard de la route — il prit la montante —, en tentant, tant bien que mal, de demeurer sur celle-ci. Grillons et cigales chantaient leur soûl à gré. Italie ? Grèce ? Et le cow-boy s’est fait la malle. C’est pas au point leurs trucs d’apprentis-sorciers. Enfin.

N cheminait, ce lui semblait, depuis près d’une heure. Promenade au demeurant agréable, si n’étaient les incertitudes et doutes qui entouraient son point de chute. Décidément, ça brûle. Il sentait à N, depuis quelques temps, que flottait dans l’air, un air de fumée. L’odeur se faisait plus insistante et, puisque les routes mènent toutes à quelque part (les Holzwege de Heidegger ne sont pas monnaie courante), N décida de ne s’en écarter pas, espérant que le foyer du feu — ou quelque lieu d’habitation où l’on pût le renseigner — fût le bout du chemin. On verra bien. Pour changer.

Au bout de la route, il y avait bien une maison. C’était une maison un peu curieuse, faite de terre et de chaux — à la vue de laquelle N émit l’hypothèse (rappelez-vous les cartes postales) qu’il était en Grèce. Il toqua à la porte de bois faite. Une femme d’environ quarante ans, vêtue d’une curieuse tunique, ouvrit. N balbutia deux mots, et l’habitante lui répondit dans une langue tout aussi curieuse que le reste. Damn it. Masaka…? Avec peine, N mobilisa ses vagues souvenirs de Grec ancien, qui furent accueillies par un sourire. Eh bien si je m’attendais à ça.

Malgré l’accoutrement dépays de N, la femme, d’un joli geste, le pria d’entrer dans son humble maisonnée. Pas de mari en vue. Une petite fille, occupée à filer laine, était assise au près du feu. La maîtresse de maison lui offrit des dattes séchées, du pain et de l’eau, qu’il reçut volontiers (c’est qu’il devait être six heures du soir dans son Paris, et N n’avait fait sienne l’habitude de déjeuner).

Une fois fait l’honneur, à la table et à l’hôtesse, N se dit qu’il était temps qu’il se présentât. D’un même mélange de souvenirs et de gestes, il se nomma puis manda le nom de cette maîtresse de maison, fort aux faits d’hospice et d’attention. Elle lui répondit : « Prunè » (Prynée, Prynée, traduit N dans sa tête. Joli comme tout, ce nom d’autres temps.), puis désigna sa fille (?) par : « Dôrothea » (Dorothée. Le cadeau divin, ça je sais au moins.).

Prynée — ou plutôt Prune, comme avait décidé N de l’appeler pour soi seul — n’était pas grande (oui, l’on ne coupe que rarement aux descriptions, dans ce genre de livres ornés de peu d’images), sans être petite non plus. Elle avait de l’allure, malgré — ou peut-être grâce à — sa simple mise, hors les canons de son siècle (nous n’en savons que les vases), et mince, en dépit de son âge. Comme quoi l’huile d’olive… Son visage était plein de petites rides : N le trouvait joli encor. Ah, vingt ans plus tôt… ! Des yeux foncés, aux paupières un peu lourdes, sans maquillage. De longs cheveux bruns en chignon haut. Sa tunique couleur de terre, bordée d’un rouge liseret, était à l’image de sa maison : simple et fière. L’intérieur aussi, était passé à la chaux ; table et chaises de bois meublaient l’ensemble. Le tout n’était qu’un bloc. Au fond, N devina la couche, à même le sol, à main gauche de l’âtre. Il scruta discrètement la pièce, et, comme à son attente, il distingua, le long du même mur, un autre lit, qui devait être celui de l’enfant.

Elle, était jolie — très jolie même. Il voyait seul son profil, léché par la lumière des flammes, et ce spectacle, goûté du coin de l’œil, le réjouissait infiniment. Des yeux clairs, oui : N n’eût pas été surpris d’apprendre qu’un père étranger fût la cause de l’exil dont la famille semblait avoir été frappée. Des yeux clairs, donc, et, à l’exception de ceux-ci, tout le charmant reste sommait la mère (jusqu’à la tunique), à laquelle on aurait retranché une trentaine d’années. Ah, dix ans plus tard… ! La petite était toute à son ouvrage. N surprit Prune le surprenant qui observait la petite. Ah, ça me rappelle quelque chose… Elle sourit.

Il était étonnant que toutes deux fussent encore debout à cette heure avancée du jour (du moins N la supposait telle). Il tenta lors de se renseigner quelque peu sur le lieu et l’époque, à coups interrogatifs de noms de villes et batailles, stratèges et sages. Dénégation générale. Pas plus avancé, mais plus que probablement très loin dans le temps (à l’échelle humaine, il s’entend), N tenta, amusé et confus à la fois (l’on eût dit un gosse), de communiquer avec la Prune qui, par ailleurs, ne semblait pas en reste, question amusement.

Une bonne partie de la nuit ainsi passa, jusqu’au moment où celle-ci (la Prune et non la nuit) lui fit courtoisement comprendre qu’était venu le temps de gagner la couche. Avant même que N eût le temps d’opiner, Prune appela sa fille dans un dialecte qu’il ne reconnaissait. Eh ? La petite fille laissa là son filage, et approcha des attablés. La mère pria N de se lever, et la fille le prit par la main, jusqu’à sa couche, où elle commença, sous l’œil examinatif de sa mère, à le dévêtir. N, quoique surpris, se laissa faire, car il prévoyait nombre sourires en perspective. Non qu’il préjugeât de l’imagination et de l’inventivité de la petite, mais son accoutrement vingtiémiste allait probablement lui poser quelques problèmes de gestion. Et en effet, elle achoppa dès cette chose (c’était le pull) qui ne se drapait ni ne se laçait. Elle persévéra, et ne s’en tira pas si mal.




Chapitre neuvième, Où l’on prend un café, Discute quelque peu, Et introspecte.


« Allez hop ! Debout, fainéant ! C’est pas possible de dormir si tard à c’t âge-là ! Allez hop !
— Mmm ?
— Debout mon gars, ‘faut qu’on s’explique ! »

N émergea d’un lourd sommeil. C’était chose inhabituelle, puisqu’à l’ordinaire, une présence étrangère en son antre l’eût réveillé de suite. Il ouvrit péniblement ses yeux englués, pour apercevoir, en plan rapproché, une épaisse moustache, qu’il reconnut avec un soupir de lassitude.

« — Ça vous aurait tué, d’entrer par la porte, comme tout le monde ou presque ? Je ne parle pas même de sonner.
— Oh oh, c’est qu’il est de mauvais poil, le matin ! répondit Mr Jean en se dirigeant vers la cuisine. Allez, debout ! Je me suis fait du café — pas terrible, d’ailleurs, le café. Il en reste peut-être un peu, si tu veux.
— C’est ça, faites comme chez vous, je vous en prie, fit N en touchant sol. Et oui, un peu de café, avec plaisir, mon cher Jean. Vous… »

N suspendit, à peine ébauchée, sa phrase : il était chez lui, dans son salon à lui, assis dans son grand fauteuil (à lui), où il avait dû dormir, selon toutes probabilités, au vu de l’auréole de salive, qui ornait le dessus de l’accoudoir. C’est quoi ce bordel ? L’on comprendra son étonnement, car lui revenait à l’instant le souvenir des événements de la veille. N mit sa pensée en forme :

« — Jean, Jean ! c’est quoi ce bordel ? On a fait quoi hier soir ? Depuis quand t’es ici ?
(La tête de l’interlocuté apparut dans l’embrasure de la porte.)
— On ? On a fait quoi ? Je moi me, mon gars ! Je moi me ! Parce que tu m’as légèr’ment laissé tombé, kid. J’l’ai un peu renversé tout seul, ce régime. Et même que tu sais pas c’que t’as loupé, parc’que t’aurais vu leurs têtes !
(Le chef, et le sourire pileux qui l’accompagnait, disparurent à nouveau dans la cuisine.)
— Euh, tu crois pas qu’on peut localiser, sans trop s’avancer, le foirage au niveau de ton déplacement quasi-instantané de deux personnes en un même endroit ?
— Bah ! (La tête reparut.) Si t’avais fait c’que j’t’avais dit, tout se s’rait passé comm’sur des roulettes. J’ai jamais eu d’problème pour bouger deux personnes avant ça. (La tête, moins convaincue, disparut à nouveau.)
— « Jamais eu de problème » ?
— Euh… (La tête reparut.) À part p’t’êt’ cett’fille que j’voulais épater en l’emm’nant sur une île déserte, et qu’j’ai jamais pu r’trouver. (Air pensif.) Mais à part ça, j’vois pas. (La tête, satisfaite, disparut à nouveau.)
— Ouais ouais, bien sûr ! grommela N.
— Quoi ? J’entends pas. Deux secondes : j’amèn’le café. C’est presque prêt. »

Quelques instants plus tard, l’autre revenait avec deux mugs pleins d’eau, de caféine, entre autres choses.

« Tiens, j’ai dû en refaire, mais j’ai mis la dose : rien d’tel pour te s’couer l’matin ! »

Jean prit place en face de N, qui trempait déjà ses lèvres dans le liquide fumant.

« — !!! Bordel ! Jean ! T’as mis quoi d’dans, du whisky ???
— Ben ouais. Tu l’bois comment, toi ?
— … Laisse tomber… »

Il posa la tasse, et attrapa un paquet de blondes (au figuré) qui traînait nonchalament de sous la table (Viens par ici.), ainsi qu’un briquet rose, dont il se servit pour ignitier la cigarette qu’il venait de se mettre en bouche. Les volutes, blanches et grises, embrumèrent la pièce.

« — J’peux t’en piquer une, mon garçon ? demanda Jean. À moins qu’le cigare t’dérange pas à c’t’heure, ajouta-t-il malicieusement (c’est un farceur).
— Oui, oui, sers-toi. (Et l’autre de s’exécuter.) (Au figuré.) Au fait, pourquoi t’es là ?
— Ben, en fait, j’voulais voir si j’t’avais pas perdu toi aussi, pardi !
— J’me disais bien aussi…
— Oh ça va ça va, Meû-sieû Bougon. Vu qu’t’as pas bougé, y a plus d’problème. J’te dis pas comm’j’me s’rais fait tirer les oreilles !
— Oui, oui, fit N. Alors, raconte-moi comment ça s’est passé, ton renversement. T’as l’air de t’être amusé, d’après ce que tu disais.
— Ah ah ouais ! Mais y f’sait un froid ! Eh ben écoute : une fois là-bas… »

Trois petits points. C’est dire que N était à mille lieues (façon de parler) d’écouter les aventures de Mr Jean. Pourquoi n’avait-il mentionné pas ses propres péripatécies nocturnes de la veille — dont Mr Jean, semble-t-il, ne savait rien ? Qui sait ? Peut-être l’agréable rusticité (qui s’avère parfois, il faut le dire, quelque peu irritante) de ce même sieur ne le prédispose pas à être l’interlocuteur privilégié auquel l’on se confierait en premier lieu, ni celui auprès duquel l’on chercherait et trouverait conseil avisé, juste compréhension, ou, plus simplement (mais ce n’est certes pas la chose du monde qui soit du plus commun partage), attention et écoute.

Ce à quoi N avait la tête — je parle de ces yeux intérieurs —, nous ne saurions le dire.
« Bon, à une prochaine fois, cow-boy ! Je m’rentre ! » — Pof.

Jean avait disparu, laissant-là N et ses blondes. Il se laissa à son tour, couler dans son fauteuil, et ferma les yeux. Nous poserons nous aussi la plume, ne nous ayant juré de ne rien taire, ni de toujours être en joie.



Chapitre dixième,
Où, sans raison,
L’on pause et parle,
En prétexte, de peinture.


Il arrivait parfois à N de peindre. Il en était pour la peinture comme pour tout le reste : l’envie le saisit, le prend, d’un coup de reins, une envie folle de pâtés de couleurs.

Caprice de gosse, dira-t-on : si l’on veut — chose du corps. Bien sûr, tout n’est pas si simple, et prenait différentes formes. Il lui arrivait, par exemple, de voir tout à coup en sa tête, un motif, une scène, un dégradé, un décolleté, chose nue. Il tentait lors de les rendre au papier, car jamais forme ne se fixe hors le support : le trait à la feuille est dû. N a cela pour lui qu’il dessine décemment : dans ces instants, il ouvre un carnet et, muni d’un stylo-plume, pose, à réussite variable, ces idées d’images qui lui trottaient tantôt en tête. Ensuite, si, et seulement si, l’envie première était assez forte — car les envies varient, vous le savez, en intensité —, N poursuivait le travail, sur une toile ou, car tout coûte cher, sur un pan de carton ennappé, où il replaçait le dessin au crayon, pour après quoi entourer ses lignes d’acrylique. Par contre, si d’aventure l’envie était passade — de l’humeur cela aussi dépend —, N arrêtait la chose à son ébauche de papier, mais lors le devenir-tableau de l’esquisse était plus qu’incertain, et maintes en effet demeuraient en l’état, même s’il lui arrivait parfois d’en repêcher certaines, après quelque séjour prolongé dans ce carnet où nombre étaient oubliées.

N utilisait l’acrylique par fainéantise. Non : je plaisante — pour une part. N avait commencé la peinture comme le reste : comme cela — pourquoi pas ? Comment cela : comme cela ? Oh, pour faire court — car je ne souhaite accabler la lectrice, le lecteur, et ceux qui préfèrent quatre mains à deux, de détails inutiles —, N avait logé un temps chez un couple de vieux peintres, lors qu’il restaurait aux États-Unis, sous soleil et sur sable. L’anniversaire d’une manière de jeune amie locale, approchait et, comme à son habitude, N n’avait pas la moindre idée de présent pour l’occasion. Ses hôtes la lui fournirent, ainsi qu’une toile. Il se procura par entremise plusieurs pots de peinture et pinceaux, puis s’attela à la tâche. Ainsi naquit une grande femme blanche, aux cheveux de flammes bleues et à la toge sang de rouge, qui ne ceignait que ses reins, et qui semblait se perdre dans le sol de sable qui l’entourait. Au-devant, d’un côté un livre, bleu lui aussi, gisait dos au ciel ; de l’autre, à main gauche, le touffu du feuillage d’un bosquet laissait apparaître le chat d’Alice. Au tour, une arche de roses qui, s’abreuvant à la robe, passent de rouge à blanc à mesure qu’elles s’élèvent. Au fond, une forteresse de sable. A l’horizon, minuscule, le Petit Prince, au côté de ruines de quelque siècle révolu. Voilà comme en somme tout a débuté.

Qu’est-ce qui fit, que N continua à peindre, une fois rentré ? Nous l’avons dit : il en est pour cela comme pour toute chose.

« Bah, ça m’amuse. »,

défendait-il contre tous — car comment croire qu’il n’y ait que cela ? On a tellement l’habitude de mettre du sens en tous sens… Passons. Par-là, il faut toutefois entendre une certaine nuance : la Distraction. Il fallait que N se distrayât pour rester en vie. C’est peut-être aller un peu loin, mais ce n’est que manière de paraphrase :

« Comment faire avec cette grande tristesse
au cœur et tenace elle qui toujours s’esquisse
elle sourd de sous la terre il faut l’aimer l’aimer
et la distraire occuper son corps pour la faire
taire et béni des dieux ce qui ne pense pas
et œuvre la nuit à l’éveil comble et de sable
fait car la mer bien tôt viendra raser ses pas. »

Je m’en voudrais de rendre plus confus encore ce relat épars. Je suis (du verbe : suivre) N en ce point, que l’écrit est à la fois discipline et école. Aussi, revenons à nos chèvres : N peignait pour se distraire. Par ailleurs, N ne connaissait rien à la peinture — techniquement parlant. C’est peut-être pour cela, m’est avis, qu’il s’amusait tant : il découvrait la chose — ces couleurs côte à côte, l’une en l’autre, près ou loin — les étaler, empâter, fondre de mille manières.

Dans ces moments, aussi, N, collé à la toile, pinceau dans une main, cigarette dans l’autre, dit, en réponse, ne penser à rien. C’est peut-être cela qu’il appelle « distraction » : une manière de pensée non-réflexive. L’on peut ergoter sur les mots de cette définition lacunaire et supputative, mais dût-elle ne dire qu’une chose, ce serait celle-ci : le corps bouge, pas la tête.

Pour ses sujets, N avait une prédilection certaine pour les femmes, et les paysages. Cela ne l’empêchait d’ailleurs pas, de mêler les deux — et un corps, n’est-ce pas manière de paysage ? Il en tapissait, à l’excès, ses murs, faisant de ce fait sienne, cette semi-boutade, d’un illustre peintre, que N avait lue quelque part sans savoir où :

« Je peins pour avoir sur mes murs
les toiles que j’aime. »

Bref, N peignait des corps de femmes et de terres. Habillés et nus.

N ne peinds plus guère. Qui sait si cela aussi passera ?

Revenons à nos chèvres.



Chapitre onzième,
Où, avec le réveil,
Viennent pli
Et plume.


N ouvrit les yeux. Le soleil perçait les rideaux rouges entre-tirés. Il n’avait aucune idée de l’heure qu’il pût être, et, au fond, ce n’était pas important. Son cou lui faisait mal. Cela lui arrivait à chaque fois, peu ou prou, qu’il passait la nuit (ou le jour, d’ailleurs) dans son fauteuil, mais il récidivait, car il aimait ça. Non forcément les maux qui en résultaient, mais ce simple fait de dormir là. N avait ainsi, parfois, des envies de somme en fauteuil, comme l’on a des envies de sorbet, de restaurant japonais, ou de sexe. C’était comme si son fauteuil l’appelait, et il en sortait toujours quelque peu tordu, cassé, mais jamais rancunier.

Il se redressa du fond de la chose, et posa, ses coudes sur ses genoux, sa mâchoire au creux de ses paumes. N n’aimait pas vraiment la bouche pâteuse de ces réveils et matins. (Il ne respirait que rarement par le nez, pour cause de male formation de la cavité de ce dernier, ce qui asséchait l’orifice qui le remplaçait.) Il soupira longuement, puis se leva, tout courbaturé.

Il fit lors ce qu’il fait à l’habitude : du café. Au moment même où il appuyait sur le bouton qui lance la machine, la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre. Allons bon. La transformation, miraculeuse pour certains, de l’eau froide en café chaud n’ayant besoin de nul intermédiaire, alchimiste ou sauveur, N la laissa là, livrée à elle-même, et alla ouvrir. Un homme en veston de velour et faux-col se tenait là, en l’embrasure, le visage anémotif et une lettre à la main.

« — Bon jour, fit N.
— Bon jour à vous, répondit l’autre. Monsieur N ? ajouta-t-il d’un haussement de sourcil droit et interrogateur.
— C’est moi.
— L’on m’a chargé de vous remettre ceci. (Il lui tendit l’enveloppe ce disant.)
— Merci, fit N en prenant le papier. Je signe où ?
— Nulle part, monsieur, nulle part. Ma tâche se bornait à m’assurer que ce pli vous parvînt. Je vous souhaite une bonne journée encore.
— Eh bien pareillement. »

L’homme s’en retourna d’où il venait, et d’ailleurs peut-être pas — Dieu seul le sait, du moins espérons-le, et espérons que le gaillard savait où lui-même allait. Ses talons claquèrent un temps sur le parquet du couloir. N ferma la porte, lança le-dit pli, d’un mouvement sec du poignet, qui le fit tounoyer sur lui-même et atterrir sur la table basse du salon, et alla se verser un mug de café. À chacun ses priorités.

N revint, avec le breuvage, s’asseoir sur son fauteuil, face à l’enveloppe qui venait de lui être remise. Il avait matière à être positivement content et d’agréable retour, car il ne recevait, pour ainsi dire, nulle épistole. Un caractère, seul, trônait sur la façade couleur crème. « N », y était-il écrit, d’un trait de plume sûr et gracile. Main d’homme, se dit N, qui ouvrit la chose et vit qu’il se trompait. Pour une fois.

Il lut la lettre, cigarette entre bouche et main, puis se leva, alla dans sa salle de bains (salle d’eau, en fait, car l’on y trouvait qu’une douche) (N n’aime pas les bains) quérir son déodorant, à fin de celer un temps les odeurs animales de la nuit, enfila son manteau — long et noir, usé aussi, son manteau —, prit ses clefs, et sortit.

Cinq minutes et trente-trois secondes plus tard, il était de retour en son lieu. Rien n’avait changé. N’étaient que poussière et silence, qu’à peine troublaient ses quelques pas, la lointaine rumeur de la rue, et le cliquetis de la cafetière encore en marche. Bordel ça va cramer. Le manteau fut jeté sur un siège ; la cafetière, éteinte ; les pieds, déchaussés. Car que sert la chausse en lieu connu et clos ? L’on use suffisamment nos semelles au dehors, et nos pieds n’y sont que trop pris. N s’assit, prit l’un de ses carnets, tira une cigarette du paquet nouvellement acheté — c’était une sortie en manière de sphinx sans secret —, et se mit à écrire.




Chapitre douzième,
Où, modestement,
L’on reproduit
Ce qui s’est écrit ce jour.


« Les gens sont tristes. Les hommes, les femmes. On vit nos vies comme on mâche une salade : sans goût. Alors on se persuade, on se motive, pour des choses qu’au fond l’on sait vides : on assaisonne, pour faire passer l’insipide, l’inutile. C’est une perte, le vide même est une perte, car on ne remplit rien : on ne sait pas même que le récipient existe. Au lieu de survivre en s’accrochant aux promesses — que l’on sait vaines, puisqu’on en veut toujours plus — des fastes, des structures ou du numéraire, on pourrait vivre, tout et plus simplement. Les besoins sont restreints : nutritifs, sensuels, dans un environnement sans trop de pressions ou contraintes. À la limite, des soupers entrecoupés de sexe : voilà l’idéal. Dépense, reconstitution : chaîne du vivant. Ensuite, c’est vrai, il faut vivre avec l’autre, avec les autres. De l’importance de bien choisir. Car tout peut être simple. Car oui, on se complique la vie. Trop de choses — attaches, réserves et interdits — interfèrent. Des choses dont il faut se défaire. Tout le monde ne le peut pas : il ne suffit pas de vouloir. Englués, nous sommes tous englués, dans ce que nous croyons être, dans ce que nous croyons que les autres, les choses, nations et mondes, sont. Or cela n’a pas d’importance. Nos sociétés — nous, recherchons l’indifférence, l’indistinction : hommes-femmes, femmes-hommes. À quoi bon ? Différence. D’elle ne naît ce jour que haine et incompréhension : notre monde est éradical, c’est un monde de la borne et de la limite, un monde de l’impossible. Foutaises ! On ne donne plus que pour recevoir. L’on a même peur de recevoir, de peur de devoir donner en suite. Comme c’est triste ! On préfère nos rêves. On se drape d’images et d’illusions pour pouvoir se supporter, puis on attend que tout passe. Et pourtant l’on meurt si vite ! Qui se mettra un jour nu devant moi ? — Bon, peut-être le temps de dormir un peu avant de se mettre en rail. »

N ferma son cahier, posa sa plume, se renversa dans son fauteuil, et rapidement s’assoupit.




Chapitre treizième,
Où l’on vient en gare,
Considère,
Et rencontre.


L’enveloppe contenait un mot — lui-même constitué de plusieurs autres (…) — et un billet de train.

Quelques heures plus tard (il avait mis son réveil), N se trouvait de fait en Gare de l’Est, sac à l’épaule et billet en main. Curieusement, le numéro de quai était indiqué sur le papier : c’était à l’extrême ouest des murs. N s’y rendit tranquillement : il avait une demie heure d’avance.

N n’était pas dans une forme éclatante : c’est d’ordinaire l’heure, en ces fins d’après-midi, où s’impose une sieste plus conséquente. Néanmoins, la disposition était bonne, en dépit de la mare humaine qui par tout s’activait.

« Les gares sont des lieux étranges, m’avait un jour dit N, lors que nous traversiions la Gare du Nord, s’il m’en souvient bien. Des lieux tout à la fois de passage et d’attente, pleins de gens en somme inoccupés — en attente. Ils ne font que passer, et si l’on regarde la grande image, on dirait une masse d’électrons libres. Enfin, libres, libres… Les électrons libres sont surdéterminés. Remarque, les gens aussi. Pas très disponibles, non plus, les voyageurs en attente de moyen de transport. La magie du voyage n’est plus. Tout se tue à l’usage. On veut arriver vite et insensiblement à destination. Ah, la téléportation ! Remarque, moi non plus je n’aime pas le train. Il faut du leurre, un peu d’exotisme, par ci, par-là. Que diable ! Je me demande parfois si, dans nos sociétés si belles et parfaites, il y a eu un premier homme triste, ou si tout le monde est devenu triste, et la plus grande part s’est lors masquée de conformisme pour tout étouffer dans l’œuf. J’aime assez cette idée du premier homme triste, premier homme seul et ensemble — comme j’aime celle du dernier homme. Et au fond c’est le même. Et puis ce ne sont que des idées. — Qu’est-ce que je veux dire par : triste ? Bah, je ne sais pas, triste, triste, pour tout un tas et sans raison aucune. — Oui, non, spleen, mélancholie, si tu veux. On n’a pas besoin d’un mot pour tout, non ? Oui je sais : ce serait pratique, n’est-ce pas ? Mais c’est une joie, aussi, cette tristesse. On s’y complaît un peu également, je suppose. — Comment ça, je sonne triste ? Mais non, mais non, ça va. Tout ça pour dire que je ne comprends pas vraiment les gares. Et du reste il n’y a rien à comprendre. — Passons, passons ! » Nous marchâmes long-temps ce jour-là.

Par expérience et fréquentation régulière de l’homme, il m’est permis d’avancer qu’il faut et ne faut pas prendre au sérieux ce qui sort de la bouche de N — fût-ce un crachat. Lors, bien sûr, l’on ne sait plus vraiment quoi penser de tout cela, ce qu’il faut prendre, ce qu’il faut laisser. Mais, pour reprendre un de ses mots, cela n’a pas grande importance. Lors que je lui posai cette même question, il m’expliqua — s’expliqua —, en substance, ceci : pour tout et chaque un, il faut une clef. Une clef, non pour le détail, mais pour la grande image : une clef d’entente imponctuelle. Bien. Nous avons déjà dit comme nous en étions venu à pouvoir envisager que N, pour la plus grande part de son temps de veille, « ne pensait pas ». Ainsi, s’il lui arrive de réfléchir, en général ou particulier (sur les gares, par exemple), ce sont réflexions littéralement à vif, immédiates, imprécédentes : ce sont paroles et choses qui viennent. Des paroles et choses qui lui viennent, au milieu du grand silence qui règne en roi dans sa tête et corps. Ceci dit, N est parfois un peu poseur.

Pour l’heure, N se frayait un chemin hors les trajectoires des voyageurs. Peut-être est-ce en ces grandes gares seules que les gens ont un but : au moins savent-ils où ils vont, à ce moment. Le billet qu’ils tiennent en main, ou qui repose en sac ou poche, le leur rappelle à gré. C’est une des raisons pour lesquelles — et non, au fond : point besoin de raison — il est toujours intéressant de regarder les visages lors croisés. Dans les gares, les regards décidés, les traits tendus, comme appelés, de ceux qui marchent d’un pas rapide vers leur train nouvellement à quai ; les yeux — non moins vides — désoeuvrés de ceux et celles qui, assis sur un banc ou un bout de bitume, savent qu’ils sont bien trop en avance et qui n’ont rien sous la main pour, comme on dit, « tuer le temps » ; ceux et celles, entre deux eaux, qui ont les yeux rivés sur le tableau d’affichage des départs— car les gens qui attendent quelqu’un ou une sur le point d’arriver se font de plus en plus rares : l’attente est luxe que le téléphone portable, entre autres ustensiles modernes et superflus, permet de reporter — et qui n’attendent que l’annonciation, l’apparition d’un chiffre ou lettre, pour se mettre en branle tels automates et rejoindre la première catégorie de ceux dont nous faisons ici état. Il en est d’autres, bien sûr, et de plus divers. Il en est de choisis, aussi, et de fait N s’attardait — ô surprise — bien plus volontiers sur les jolis faciès croisés en ces lieux souvent pleins et vides. L’on pourrait s’étendre en considérations, mais là n’est pas notre intention. Revenons, revenons.

N n’avait jamais eu l’occasion d’emprunter ce quai reculé. L’on eût plutôt dit une voie de garage : sans abri, mais un banc. En s’approchant, N vit que celui-ci était occupé par un homme en imperméable et chapeau. N se tint à deux pas. L’homme releva la tête et derrière ses épaisses lunettes petites, souria à demi : c’était Dmitri.




Chapitre quatorzième,
Où l’on fait, trivialement, la conversation,
En attendant le train,
Qui vient.


« — Dmitriu, fit N à la reconnaissance. C’est une surprise, et n’en est pas une !
— Ah ça ! Comment allez-vous, jeune homme ?
— Un poil fatigué, mais on fait aller. J’avais justement envie de prendre un peu congé de Paris. Vous êtes du voyage, je suppose.
— Eh eh, c’est exact, c’est exact. (Clin d’œil.) Vous savez que vous êtes dans ses petits papiers, n’est-ce pas ?
— Ah, si vous le dites, répondit N d’un haussement d’épaules.
— Je le dis, je le dis. Mais asseyez-vous donc : il nous faut attendre quelque peu encore.
— Bien. »

N s’exécuta (au figuré). Il y eut un temps, comme on dit au théâtre. Personne d’autre en quai. L’on entendait, atténuée, la voix, identique, métallique presque, de l’annonciatrice, au loin.

« — Vous n’avez pas de bagage ? demanda N à son voisin, qui venait de s’allumer une cigarette et lui présentait son paquet. Merci, non : un peu trop fortes pour moi, ces rouleaux bruns et russes sans filtre.
— Ah, les jeunes ! lança l’autre avec son sourire. Et, non non, point besoin de valise : c’est un voyage tout compris, si je puis dire : vous n’avez pas été prévenu ?
— Pas vraiment. Je sais juste qu’on va aux Etats-Unis — d’Amérique , et en train — qu’on attend.
— Oui oui, c’est cela, acquiesca l’autre, cigarette en bouche.
— Bon… C’est déjà l’heure : il est censé arriver quand ce train ?
— Oh, avec les sept ou quatorze minutes d’habituel retard.
— Ah bon… Laissez-moi deviner : il nous a été spécialement affrété, et ça tient plus du vieux truc en bois que du TGV, n’est-ce pas ?
— Non et oui, jeune homme, non et oui ! C’est-à-dire que nous ne pouvons quand même pas nous permettre de réquisitionner un train flambant neuf pour nos besoins particuliers — et ce même si, sans forfanterie aucune, notre influence est extrême : vous en avez aperçu une petite part en fait. Non et oui, car l’on ne peut se permettre une ingérence en ce monde, qui outrepasse par trop notre mandat. Remarquez, jeune homme, et sachez néanmoins, que tout ce que je vous dis est soumis à caution, puisque, ma place étant ce qu’elle est — c’est-à-dire, en somme, très subalterne malgré les apparences —, je suis en possession d’informations foncièrement partielles, et me permets de nombreuses suppositions, supposément hasardeuses et lacunaires, que je vous saurais gré de taire à d’autres, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
— Aucun, aucun, je vous rassure.
— Bon. Où en étais-je ?
— Non et oui, lui souffla N.
— Ah, non et oui, donc, car, pour répondre à votre première interrogation, nous ne serons sûrement pas seuls en ce train — du moins cela ne m’est pas encore arrivé.
— Ce n’est pas la première fois que vous faites ce trajet ?
— En effet, non, je commence même à le connaître un peu par cœur. Mais ce n’est pas non plus pour me déplaire : vous verrez bien tôt.
— Ah bon. J’en déduis que vous n’êtes pas vraiment un « fan » du transport instantané, si cher à Mr Jean — je me trompe ?
— Ouh là ! pas vraiment, jeune homme, pas vraiment ! Je me sens — comment dire ? — un poil moins cavalier que le sus-mentionné. Un poil de canasson, bien entendu.
— Bien entendu, sourit N, poliment. »

Deux souris grises, au milieu de la voie, se disputaient un quart de cookie, à grands coups d’uppercuts. Lutte acharnée.

« — Ah ! s’exclama Dmitriu. Nous nous en tiendrons aux sept minutes : le voilà.
— Ah ? »

Dmitriu devait contre toute apparence avoir vue perçante, car la machine ne se laissait pas deviner. Au bout de quelques secondes, l’on pouvait néanmoins apercevoir au loin une colonne de fumée, comme si l’on tirait régulièrement sur une pipe lointaine et puissante qui devait d’ailleurs se rapprocher rapidement, car la colonne semblait traverser l’espace. N se tourna vers Dmitriu.

« — On ne va pas mettre un temps fou pour arriver de l’autre côté ?
— Ah ah, je vous rassure : cela ira très bien. Vous verrez, jeune homme, vous verrez par vous-même !
— Ah bon.
— Regardez plutôt, remarqua Dmitriu avec un geste de la mâchoire.
— Quoi ? fit N en se retournant. »

Le train était à quai. Les souris sont parties. Enfin j’espère. Oh, belle bête.

Il est vrai que ce n’était pas exactement un modèle récent. Hum. D’avant l’électricité. N n’y connaissait rien en matière de trains, mais celui-là avait la tête et queue de ceux que l’on rencontre par image dans les films de l’Ouest. Entre deux reflets, l’on pouvait voir quelques silhouettes et chefs, vêtues et coiffés au goût du jour. Assez curieusement, le train ne faisait presqu’aucun bruit. Au moins ils en prennent soin.

« — Ah, voyez : il y a même un peu plus de monde que d’habitude. A l’ordinaire, l’on compte plutôt, sur les trois voitures, une demie douzaine de voyageurs. Au moins aurons-nous un peu de compagnie. J’espère que cela ne vous incommode pas.
— Oh, cela dépend de la compagnie, répondit N.
— Ah, oui oui, bien sûr », fit l’autre, mi-distrait, mi-entendu.

Le train vint à l’arrêt, et s’immobilisa doucement. Les côtes de rutillant métal et les boiseries cirées-vernies brillaient au soleil.

« Allons, allons, jeune homme ! Il ne nous attendra pas ! Notre voiture est la troisième. Allons ! », lança Dmitriu, sur le visage duquel se lisait à demi une joie presqu’enfantine.

N prit son sac et suivit son compagnon de circonstance, qui s’enfournait déjà dans le dit wagon.

« Belle journée », dit N sur son seuil, pour lui-même tout bas, en jetant un œil sur le ciel. Belle journée quand même. Il disparut dans l’ombre intérieure du véhicule.




Chapitre quinzième,
Où l’on entre en train,
Qui sort de gare,
Et dort.


Euh, y a pas foule. L’intérieur était aussi typique d’apparence que le reste et, il est vrai, assez dépeuplé. Un gros moustachu en costume gris dormait, le chapeau tombé sur les yeux. N suivait son compagnon de voyage dans l’allée. Ici, à main gauche, une vieille femme à épingles, les genoux serrés, regardait à travers lunettes et vitre. Là, à main droite, un trentenaire hirsute à moitié chauve tentait de lire un livre dont la couverture était muette. Mais le pauvre garçon était secoué de multiples tics. Eh ben bon courage.

« Ici, ce sera très bien. »

Dmitriu s’était arrêté, ponctuant sa phrase d’un coup de doigt sur la monture de ses lunettes, qui invariablement pourtant glissaient le long du nez. Tous des sisyphes. Il sourit, tout aussi invariablement à demi, et invita N à choisir et prendre place, ce que celui-ci fit, en fenêtre et sens de marche. Dmitriu prit la diagonale. (C’étaient des groupes de quatre sièges, deux à deux et face à face.) De fait, ils devenaient lors les seuls à partager ces manières de compartiments, les autres voyageurs allant selon la coutume, ô combien répandue, qui consiste à se tenir, autant que possible, le plus loin les uns des autres, et ainsi éviter tout rapprochement, proximité ou contact, et du même coup l’embarras qui semble généralement en résulter.

« — Eh bien ? demanda Dmitriu, qu’en pensez-vous ?
— Pas mal. Ça ne fait pas trop de bruit ? Apparemment pas. Mais, je ne sais si c’est d’avoir habité un temps le quartier latin en rez-de-chaussée, j’ai de plus en plus de mal à supporter le bruit. Et la foule.
— Que nenni, rassurez-vous ! fit l’autre, amusé.
— Tant mieux. Vous ne voudriez pas continuer votre histoire ? Nous avons le temps, je suppose.
— Quelle histoire ? fit l’autre, étonné.
— Ah, pardon. Vous savez quoi, je me suis pris pour quelqu’un d’autre. Désolé.
— Il ne faut pas, jeune homme : cela arrive à tout le monde — même à de gens bien ! (Il rit à sa plaisanterie.) Vous vouliez une histoire ? J’en sais quelques unes, vous savez.
— Bah, une autre fois peut-être. » Il prétexta une migraine.

La conversation était tombée, comme on dit, et aucun des deux ne semblait pressé de la ramasser. Après tout, c’est généralement un leurre que ce devoir de parole, prise ou à prendre, lors que se profile un silence. L’on n’est pas à la pêche. Et tout dépend dudit silence : c’est selon. Mais c’est également vrai qu’il est difficile parfois d’apprécier un silence — je veux dire : savoir ce qu’il est, quelle est sa nature, son retour —, car est lors requise une connaissance approximativement profonde de son non-interlocuteur (en l’occurrence) — ou une intuition du diable. Nous précisons, car, à fin d’apprécier, en son autre sens, ensemble le silence, il faut bien plus qu’une connaissance — une harmonie secrète ? S’installer dans le silence, et non laisser le silence prendre ses aises… Suffit. Rien de tout cela ici : il semblait indifférent. Mots ou pas, parfois : quelle différence ?

Sans saut ni crisse, le train se mit en branle. C’est parti. N regarda en son tour : personne ne semblait s’en émouvoir, et tous vaquaient à leurs respectives occupations. N laissa là les passagers et se tourna vers la fenêtre. Le train devait déjà se déplacer à vitesse folle : le paysage défilait et changeait à toute allure. TGV dépassé. Pas de bruit, pas de bond, pas de climatisation hasardeuse qui file crève sur crève. Vraiment pas mal.

« Ajoutez à cela que nous n’en avons que pour trois heures », commenta Dmitriu les yeux clos, qui s’était installé à son aise en faisant de sa veste un repose-tête.

N regarda un temps passer le paysage, qui devint tout à coup liquide, et fit comme son compagnon, qui devait préférer les bistrots pour enchaîner verres et mots. Pas même de môme qui hurle pour qu’on lui passe caprice…

N sortit du sac stylo et carnet. Rien ne venait que du blanc. Comme rien ne sert d’insister, il posa les pages à son côté, ôta ses lunettes et ferma les paupières. Du noir teinté d’ocre et de rouge, à l’intérieur. N s’endormit, sans s’en apercevoir, bercé par l’absence de roulis du train.





Chapitre seizième,
Où l’on lit
La lettre à l’ami,
Trouvée là.


Doucement, le cahier de N glissa et, brusquement, s’ouvrit. Les feuilles défilaient, s’arrêtèrent. Entre deux pages blanches, une feuille volante était glissée là. Elle commençait par une adresse.

« Cher ami,

Bien des fois j’ai pensé partir. L’on se voudrait maître de son destin, mais il semble que toujours l’inertie mondaine nous gagne à elle. J’allais dire : l’inertie des choses, mais il n’est pas qu’elles. Et au fond, c’est faux : on s’attache, tout simplement. Aux gens, aux choses. C’est plutôt cette réaction, ce sursaut et réveil que j’ai du mal à comprendre. L’on veut ce Grand Repos, et pourtant il ne nous satisfait pas. Autre chose. L’on ne peut vraiment vivre qu’avec cette Habitude qui nous est si nécessaire. Question d’équilibre. A croire que l’on cherche un repos qui marche, pas à pas — un équilibre instable que l’on veut tel et qu’on provoque. Qu’on tente. Toujours il manque quelque chose. Cette tristesse de ne pouvoir être qu’un. Ne pouvoir vivre que sa vie. On le fait, on la vit, on tente de bien la vivre, de se vivre au mieux. Beaucoup de choix que l’on n’a faits, décisions et choses décidées pour nous, remises par nous à plus, écartées, à contre-cœur ou avec joie, certitude. Le regret ne sert à rien — On le sait, on le dit, mais cette ombre et cette nuit demeurent. Ces moments et visages. Les morts sont morts, mais tant que les vivants vivent… Étrangers, parfois, à ce qui nous est proche. De troubles sentiments que l’on garde en coin de cœur, pour soi seul, qui se taisent un temps, et reviennent pour un tout, pour un rien. Et l’on sourit, alors que se noue dans la gorge cette envie de pleurs. J’envie ceux qui peuvent encore pleurer — mais peut-être n’y peuvent-ils rien. Il paraît que cela fait un bien fou. Donnez-moi de vos nouvelles : l’on écrit si peu de nos jours.

Tout à vous
(ou presque),

N. »




Chapitre dix-septième,
Où l’on s’éveille,
En compagnie,
Et parle d’une autre.


« Waah ! »

D’un coup d’œil circulaire et obscurci par le jour, N vit qu’il était dans le train. Un rêve. Ça faisait long-temps. Le corps se remettait du sursaut. N ferma les yeux et passa une main sur son front. Pfff. Il attrapa à tâtons ses lunettes, qu’il avait posées sur ses genoux, les mit en place, et rouvrit les yeux. ??? Une jeune femme se tenait en place et pièce de Dmitriu. Jolie.

« — Je ne voulais pas vous faire peur, lui dit-elle avec un sourire hésitant. Désolée.
— Ah, non, ce n’est rien. Un rêve, voyez-vous. (N ajusta ses lunettes.) D’ailleurs déjà il m’a échappé. Ce ne sera pas encore pour cette fois-ci… Un rêve, voyez-vous.
— J’ai vu, j’ai vu, fit-elle d’un hochement de tête, sérieuse.
— Ah bon ? Quoi donc ?
— C’est… (Un peu gênée.) Votre ami m’a demandé, fort courtoisement d’ailleurs, de veiller sur vous, à ce que vous ne bougiez. Le somnambulisme, ça pourrait être dangereux dans un train, a-t-il ajouté.
— Oui, oui, fit N distraitement. Et où il est maintenant ?
— Ah ça, je ne sais pas. Il a dit qu’il ne serait pas trop long.
— Ah bon. D’accord. (N émergeait.) Bien. »

La demoiselle à nouveau souriait hésitamment.

« — Vous n’avez pas l’air en forme. (Elle jeta un regard dans l’allée.) Vous voulez boire quelque chose ?
— Euh, ça va, je me réveille, mais pourquoi pas. Allons-y, répondit N indifférent.
— Le chariot arrive. (Un temps.) Bonjour, un martini blanc, s’il vous plaît, et… ? demanda-t-elle à N d’un coup d’œil en coin.
— Euh, la même chose, s’il vous plaît.
— Ce sera sûrement en mignonette ! lui fit-elle, comme à part.
— Buticulamicrophile ? bafouilla N.
— Pardon ? fit-elle d’un charmant haussement de sourcil.
— Vous les collectionnez ? expliqua N.
— Non non, je trouve juste ça joli ! fit-elle enjouée.
— Ah.
— Mademoiselle, monsieur ? interrompit le garçon-chariot, qui leur présentait verres, glaçons et liquides embouteillés.
— Merci », firent l’un et l’une, avec un léger delay.

N désencastra de sa gauche une petite table qui vint s’interposer entre nos gens. (Clic.) Cela semblait être suffisament solide et porteur. N posa ses choses dessus. La jeune fille l’imita.

« — C’est plus pratique comme ça ! commenta-t-elle.
— Eh oui », ponctua N.

Il ouvrit sa petite bouteille (Clic.), dont il versa le contenu sirupeux sur les glaçons, qui émirent de petits craquements (Crac. Croc. Crac.). N aimait beaucoup ce bruit. La jeune fille avait quelque difficulté à ouvrir le contenant, mais elle y parvint bien tôt. Elle sourit. Les glaçons craquèrent et tintèrent contre les parois du verre.

N leva les yeux du liquide au visage qui se trouvait en face. Le regard de la jeune fille croisa le sien. N parla.

« — Vous ressemblez beaucoup à une fille que j’ai beaucoup aimée. Je l’aime encore beaucoup d’ailleurs, mais différemment.
— Ça fait beaucoup de beaucoups. Elle… elle n’est plus là ?
— Eh non : elle est partie… Vous avez déjà vécu quelques temps avec quelqu’un ? je veux dire, comme on dit : habité ensemble ?
— Non non, pas encore. Pourquoi ?
— Le jeune fille en question était très facile à vivre. Elle voulait tout faire ou ne pas faire à fin de n’être un poids pour moi. Ah, elle se surveillait beaucoup. Un peu trop, même, si vous voulez mon avis. Je le lui disait souvent — qu’elle ne me pesait pas, je veux dire. Parfois elle disait qu’elle eût préféré être une petite chose discrète qu’on pût emmener partout. Si vous voulez mon avis, c’eût aussi été pour me surveiller ! (Sourire.) Mais elle était naturellement légère à porter. Très enthousiaste, aussi, oui. Les gens comme moi ont besoin de beaucoup de gaîté au tour d’eux, pour ne pas se perdre. Elle m’était très gaie, et cela rendait la vie plus facile. Cela aussi, je lui ai dit. Eh eh, elle l’a pris comme une insulte, au début !
— Ah bon ? (Sourire.) Comment ça ?
— Je ne sais pas, moi. Comme une insulte. C’est elle qui, en premier, m’a fait remarquer à quel point j’étais rude avec les gens, avec elle, surtout.
— Et c’est vrai ?
— Quoi donc ?
— La rudesse ?
— Certes certes ! Je n’en ai peut-être pas l’air comme ça, mais mine de rien, oui. Alors elle est partie.
— Hein ?!
— Non non ! je plaisante. (Sourire d’un gosse de trois ans qui s’amuse.) C’était autre chose. Tenez, je vais vous donner un conseil, de vit à con, je veux dire : de cœur à cœur.
— Pardon ? (Elle rougit un peu : c’était en effet un peu osé.)
— Ah, ne faites pas trop attention à ce que je dis. Mais voilà : ne demandez jamais de demi-sacrifice à un homme.
— Un demi-sacrifice ?
— Oui : vous vous éloigneriez insensiblement de lui.
— Euh, lui de moi, plutôt, non ?
— Non non. En demandant un plein sacrifice, vous le perdrez aussi — lui, fera le pas —, mais au moins il sera à vous. Je veux dire : vous aurez le sentiment qu’il sera tout à vous.
— Et ce ne sera pas le cas ?
— Eh bien, qui sait ? S’appartenir… Je vais vous dire pourquoi elle est partie : souvent je lui disais qu’elle pouvait faire tout ce qu’elle voulait, qu’elle était libre — libre de moi, s’entend —, que jamais je ne la retiendrais.
— Comme c’est cruel !
— Ah : rude, n’est-ce pas ? (Sourire.) Je sais. Elle me reprochait souvent de ne lui dire jamais ce qu’elle attendait. Mais, dès lors, à chaque fois que je lui disais ce qu’elle voulait entendre, je ne pouvais m’empêcher de la taquiner d’un sourire. Bien sûr, elle le voyait tout de suite. Ah ah ! Et qu’est-ce que je prenais ! Oh, gentîment, mais quand même !
— Vous ne l’aviez pas volé !
— Eh, je savais que vous alliez dire cela. Du reste, peu importe, on ne peut changer les gens à leur place. Chacun son sexe !
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ah… (Les yeux de N dérivèrent dans l’allée.) …Dmitriu, où étiez-vous passé, mon cher ? »




Chapitre dix-huitième,
Où tout
Tourne
Court.


« — Au bar, au bar, jeune homme ! Où pensiez-vous que je pusse être ?
— Qui sait ? » répondit N d’un air enjoué.

Dmitriu venait d’apparaître dans l’allée, demi-sourire en bouche. Il regardait, l’un et l’autre conversants, de haut — ce qui n’était rien que normal, puisqu’il était debout.

« — Joignez-vous donc à nous, fit N.
— Un instant, un instant… »

Le damoiseau préposé aux boissons revenait de son tour de train. Dmitriu le hêla et rejoignit, revint, un grand verre de bière blonde à la main, et prit place, ainsi que prié.

« — Quoi de neuf les enfants ? demanda-t-il par dessus ses lunettes.
— Oh, pas grand’chose, voyez-vous. L’on me reproche encore de parler par énigmes et images, ainsi que d’avoir un peu trop lu Zarathoustra, lui répondit N.
— Eh eh, je vois je vois.
— Non, non, pas du tout, rattrapa la jeune fille, avec le geste, qui s’adressa en suite à N : Il faudrait que l’on continue cette discussion un autre jour, un peu plus tard, euh, si cela ne vous dérange pas.
— Ah, autour d’un flacon de sake, alors. Du reste, cela ne dépend pas de moi : je ne fais que suivre, lui expliqua N d’un roulement d’yeux vers la tierce personne.
— Oh oh ! fit Dmitriu en fixant son compagnon de voyage : vous savez très bien que ce n’est pas vraiment le cas, n’est-ce pas ?
— Ça, je me demande, fit N en manière d’ellipse. Au fait, depuis quand je suis somnambule, eh ?
— Ah ah, j’ai dû confondre ! Toutes mes excuses, jeune homme. (Il s’inclina, par jeu, probablement.)
— Oui oui, c’est ça. Une bonne excuse pour s’éclipser, plutôt…
— Alors c’était pas vrai ? demanda ingénûment la jeune femme. Eh bien…
— Toujours est-il que je suis revenu, car l’on va bientôt arriver, interrompit Dmitriu dans un modeste embarras.
— Ah. Bon, fit N.
— Cela passe toujours aussi vite ! » commenta la jeune fille d’un sourire.

N jeta un œil par la fenêtre : l’océan défilait aux côtés du train, identique et différent, indifférent. Le soleil, que l’on voyait à dix heures, descendait lentement, et ne tarderait pas à éclairer une face de la Terre qui n’était pas celle-ci. Sûrement un de leurs trucs pour éviter le décalage horaire…

« — En effet, mon garçon, en effet… coupa Dmitriu, malicieusement.
— Vous m’expliquerez un autre jour », coupa N à son tour.

N regarda son verre, avec lequel ses doigts jouaient depuis tout à l’heure : les glaçons avaient fondu.




Chapitre dix-neuvième,
Où l’arrivée se fait,
Et où N retrouve
Un lieu aimé.


« Rien ne change vraiment. Qui parle de conversion ? La puissance est avant l’acte. Ce qui est, était résolu et dû à être. On ne fait advenir qui ne le veut, qui ne le peut. Il faudrait être aveugle pour mieux voir les cœurs. Qu’on y pense : un beau visage est un fraude et trahison, dans la contemplation duquel on se complaît. L’on s’attache d’abord à face jolie, ensuite au reste, qui peut-être prend le pas, s’il suit. La beauté ne devrait jamais être argument au pardon des fautes, ou excuse aux faiblesses. Cependant… Facétieuse ruse de l’espèce. L’impératif reproductif toujours nous rattrappe. Il faudrait être aveugle. Et puis, sait-on encore entendre, toucher, sentir, en vérité ? Qui qu’il en soit, Boston n’a pas vraiment changé. Rien ne change vraiment. »

N ferma son cahier. Le cahot du bus, qui venait de quitter l’autoroute, s’intensifiait : l’écriture, à mesure, se faisait irrégulière. Oui, pareil et même. Banlieue en carrés de briques, centre composite bigarré. N se remit au défilement des terres.

Dmitriu l’avait laissé, « ainsi qu’ordonné », ticket à la main, prévu de grâce, devant l’abri du bus en direction de Provincetown, en face de l’aéroport — le train avait accosté en bout d’une piste. « Quelques affaires à régler, voyez-vous, puis je vous rejoindrai, jeune homme. » N s’était avec ticket vu remettre un morceau de papier où adresse, une bourse, ainsi qu’une clef. Dmitriu avait lors ôté son couvre-chef, et avait disparu dans le « pouf ! » que l’on connaît. Enfin un peu seul.

L’on n’allait pas tarder à commuter. Le bus était — rien n’a changé — en retard, et l’autre l’attendrait, ce qui rendait l’anxiété et la hâte de certains voyageurs fort superflues. L’habitué sourit toujours, par pitié, malice ou mépris, aux bizarreries des première-fois. Toujours est-il que le relai se fit. Le chauffeur ne connaissait pas vraiment la route : des habitués par moments le guidèrent. De cela aussi ils avaient l’habitude. Le soleil était tombé, et le ciel à la fois sombre et clair.

Neuf heures étaient passé lors que N descendit face à l’hôtel de ville de Wellfleet. Qu’on en dise ce qu’on veut, voyager avec peu ou pas de bagage est très-convénient. Un sac à dos, et par-dessus, tout au plus. L’on amasse et s’encombre déjà bien assez quand on se pose. Si dans l’entre-temps même de la pose l’on ne sait se délester de la matière et des choses qui s’accrochent à nos histoires, quand diable sommes-nous donc légers ? L’on traîne sa maison de lieu en lieu sans trop d’espoir. Les choses vite nous manquent. Ce n’est pas un mal de s’attacher, si l’on sait se défaire. Certes, plus facile à dire qu’etc.

L’air était chaud, sentait un peu le sel. Les néons éclairaient Main Street, presque déserte, car c’est le jour que les touristes l’annexent. Combien de fois N l’avait-il remontée, cette rue ? Quand était-ce, déjà ? Loin et proche.

Le vieux bar est encore ouvert, et ça discute. Du nouveau s’échappent des musiques, électroniques et autres. Les deux établissements, presque, se font face. Agréable sentiment, de retour en lieux connus que l’industrie des hommes pour part et moment épargne. Même gouffre fossile, aussi, entre les Locaux et ces riches New-Yorkais estivaux qui les font vivre. N leva les yeux au ciel où les étoiles s’accrochent, qui virèrent sur Commercial Street. Bon, allons-voir ce que ça donne. Le papier dit quoi déjà ?




Chapitre vingtimème,
Où l’on trouve,
S’installe,
Et s’en va.


C’était un peu plus loin encore. Les grillons chantaient sous les pas, et les souvenirs suivaient le sens de la marche, comme tournesols. De rares lucioles jouaient à cache-cache parmi les feuilles. La route descendait vers la baie en courbe et pente douce, à main droite. N sortit de sa poche le papier que Dmitriu lui avait remis, et vérifia l’adresse qui s’y trouvait notée. Tiens, c’est la même écriture que sur l’autre. Enfin je crois… Plus qu’une paire de numéros.

Alors qu’il repliait la feuille à fin de se la remettre en poche, N remarqua qu’il y était écrit quelque chose au verso, qui d’évidence n’y était précédemment pas. Eh ? Cela disait :

« Au fait, cher ami, ne vous étonnez point qu’une certaine personne se joigne à vous peut-être : il ne me semble pas que les jolies curieuses vous importunent. J’ai pour vous lancé l’invite. Passez-moi ce caprice.
Bien à vous,
J. »

Ah, l’encre invisible a encore de beaux jours, pensa N, avec un sourire — qui s’agrandit lors qu’apparut au dessous :

« Non, très-cher, du courrier instantané.
Enjoy your stay. »

Ah ah, internet a du souci à se faire ! Bon, cette maison ? Il replia la feuille et la fourra dans une poche.

N fit quelques pas encore et découvrit, au détour d’une haie, le numéro voulu. Un petit chemin de gravier menait à une véranda de bois, où se trouvaient table basse, fauteuils tressés, et coussins. Rakuen. Le jardin, que scindait l’allée, lui parut modestement fleuri. N écarta la porte-moustiquaire et fit tourner la clef dans la serrure. Petite maison, d’une paire de pièces en plain-pied, fors, semblait-il, une chambre à coucher, à laquelle menait un petit escalier. N passa, au fond, dans la cuisine, et fit jouer la porte. L’arrière-jardin s’ouvrait sur un petit ponton, comme le reste, de bois, une volée de marches, et un petit terrain d’herbes et de feuilles, en pente. Le tout s’abîmait dans la baie, non loin de là. Quelques poiriers en égayaient la surface. Là, même la nuit est claire, et l’on y voit mieux qu’en plein jour, puisque la lumière est d’ombre. Joli tout ça.

N s’en retourna au devant, en prenant au passage et hasard des bouteilles de vin qui s’alignaient sur le comptoir de la cuisine, l’une d’elles, ainsi qu’un verre ou deux, et ustensile. Il posa le tout sur la table basse, ses fesses sur un coussin, fit entrer la spirale dans le bouchon, posa la bouteille à terre et tira. Le bruit aimé retentit, et N laissa la chose respirer un temps. Il sortit du sac ses cigarettes et son carnet. Il ouvrit celui-ci, prit une de celles-là, qu’il alluma. Il y eut un crépitement rouge dans la pénombre, et manière de long soupir qu’en fin on laisse à l’air.

Cette nuit dut lui paraître à bien d’autres semblable, qu’il passa non loin de là. Toute en collines, pente sur pente, Wellfleet. Encore quelques coins d’herbe que n’enclosent pas les marques de l’intrépassable propriété, au commencement même des jardins. Quelques portes que l’on ne ferme pas à clef — ou si peu. Car l’on ne s’en éloigne jamais si long temps qu’il faille empêcher la poussière d’entrer. Saint Augustin sous un arbrisseau, verre à portée de main, sans autres bruits que ceux de la nuit, à faire connaissance avec les lucioles, qu’après quelques temps l’on petit-nomme. Vous seriez surpris des noms que les lucioles se donnent entre elles. De brillantes bestioles aux noms de soleils. Il faut juste n’être pas trop émotif : le turn-over est élevé. Il suffit de s’y faire. Agréables, ces compagnes sûres des nuits noires. Durant ces mêmes soirs, elles s’amusaient souvent avec le bout incandescent des cigarettes que N tenait immobiles entre deux lignes. Dommage qu’il en soit de moins en moins, des lucioles. Voyez-vous — c’est N qui me l’a dit (je cite mes sources) —, depuis que l’on ne cesse de clore la terre, elles s’arrangent pour nous fuir, gagner des océans qu’elles n’atteignent. Restent les bords des bois. Oui, cette nuit dut lui paraître à bien d’autres semblable.

N siffla la bouteille, écrivit quelques mots, se leva, et marcha en direction du centre — où le bus l’avait déposé. Les grillons jouaient leur sempiternelle musique à ses côtés.




Chapitre vingt-et-unième,
Où l’on fait curieuse rencontre
Et apprend
D’insoupçonnés secrets.


Le vieux bar-restaurant était toujours ouvert. N en fut fort satisfait. La tête lui tournait un peu. Il entra dans l’établissement et prit place au bar. Il commanda une salade César, qui ne tarda pas à arriver, et qu’il dévora consciencieusement. Il ordonna un de ces cafés refilables à volonté — fameux mug sans fond, sans lien aucun avec les non moins fameuses Danaïdes, quoi qu’il soit le cauchemar des serveuses —, et s’accouda d’un coude au comptoir, de biais sur son siège, à fin d’observer la salle, cigarette en bouche. L’on ne comptait que quelques agrégats de Locaux — ainsi nomme-t-on, au fait, les habitants perpétuels des lieux environnants —, presque tous au régime brassé de Bud, qui discutaient entre eux, supposons-nous, de choses et d’autres. C’est alors qu’un homme, passablement éméché semblait-il — il tanguait —, embarré à quelques pas de N, lui adressa la parole d’un ton clair et distinct. (Nous précisons que ce qui se dit le fut en la langue des lieux, que nous traduisons peu ou prou littérale, ne la sachant à leur mesure.)

« Vous les voyez, tous, à rire et à plaisanter ? Comment peut-on rire encore, lors que l’on sait ? (Il marqua ce mot dernier.) Oui, mais, dites-moi : que savent-ils ? que savez-vous ? Rien, rien du tout. Quoi donc ? Eh bien, vous avez lu Lovecraft ? Qu’en pensez-vous ? Oui, je sais, c’est, fors, peut-être, Dexter Ward, d’un ennui mortel. On l’a dit raciste, misogyne, d’anticipation et d’écriture douteuses. Extravagant dans ses idées fictieuses, aussi, mais ce n’est — lui aussi le voyait ainsi — que de la littérature, à prétention psychologiste primale. Archéologie de la terreur et de l’indicible. Son indicible même est mal écrit. Mais au fond je suis certain qu’il souhaitait que ses histoires fussent vraies : le monde tel qu’il était devenu — et c’est pire encore aujourd’hui —, il le méprisait souverainement, parce qu’il ne le comprenait pas — je veux dire qu’il en avait peur. Du monde et de tout ce qui va avec, d’ailleurs, c’est à dire le troupeau de ses semblables, qu’il devait prendre pour un ramassis de bestioles bigarrées et stupides, et d’ailleurs d’autant plus stupides qu’elles étaient bigarrées. Soit. Passons. L’important est que ce cher H.P. est au-dessous de la réalité. Je veux dire que sa fiction, que l’on prend pour de la fiction de science et de fantastique, est vraie, et plus encore. Ne faites pas cette mine sceptique : je la vois bien derrière votre petit sourire et votre air attentif. Il n’avait pas idée. (L’homme commençait à gesticuler plus ardemment de l’index.) Et pourtant c’est vrai et plus encore. Bien sûr : les noms, les descriptions, tout ça, à la poubelle. Mais le reste ! Vous n’avez pas idée. (Sur un geste de N, le serveur emplit à nouveau son mug. N le prit en main, et souffla à la surface du liquide pour le refroidir.) Vous n’avez pas idée. Ces choses anciennes, je les aies vues. Mais c’est pire que tout. Les peurs de Lovecraft nous font rire. On rit de tout d’ailleurs : c’est ça qui est terrible. Même de Dieu. Enfin… C’est pire que tout ce que ce solitaire dandy, coincé et sans le sou, a cru imaginer, et cela n’est en rien risible. Mais oui, ici même ! Pourquoi diable croyez-vous que cette péninsule a la forme d’une spirale, d’une coquille ? Vico avait vu juste : c’est la métaphore de l’Histoire. Et que croyez-vous que l’on trouve au centre de la courbe ? Mais oui : P-town. Vous y êtes déjà allé ? Ah. Et vous n’avez rien remarqué ? Je vous en prie : pas de sarcasmes déplacés sur ces gens : c’est une vitrine dont on a honte, mais qui fait commerce : il faut bien vivre. Peu importe. Du reste, vous le savez, ils sont les premiers à crever. De quoi ? Mais du sida. Pourquoi ? Parce qu’ils ne participent pas à la reproduction de l’espèce. Ils ne leur sont pas utiles, donc ils s’en débarrassent. (N alluma une cigarette.) Mais oui, c’est leur fait. Quand la sélection naturelle ne fait pas assez vite son boulot, ils lui donnent un coup de pouce. Ceci dit en passant, les avancées de la médecine leur font grand tort : tant de gens vivent des vies qui n’auraient en d’autres temps pas dépassé un mois d’âge. Cela fausse tout. Alors forcément, de temps en temps, apparaît une petite chose que l’on ne peut traiter. La Boétie l’a bien compris : on ne veut pas être libre, et on ne conçoit d’ailleurs pas sa vie sans le malheur. Oui oui, j’ai beaucoup lu, et les Américains ne valent rien. Après tout, c’est normal : nous sommes les plus nombreux, ou presque, et tout le monde sait que le nombre fait la bêtise. Encore qu’il ne soit pas nécesaire de… Enfin, entre autres. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, sans le malheur. Vous comprenez, que ferions-nous de notre temps si nous ne le passions pas à nous plaindre et à gémir sur nos pauvres petites vies ? Ah ah, alors qu’il est de réelles raisons à propos desquelles désespérer ! Mais personne ne le sait, ne veut savoir. Dans les livres de Lovecraft, ce sont toujours eux les vainqueurs. Mais nous pourrions les renverser, si seulement nous savions, si nous voulions savoir, que nous sommes les esclaves de ces choses fraîches et anciennes. (N commanda une bière : il avait assez bu de café.) Mais il ne faut pas tarder : elles sont de plus en plus fortes. Car contrairement à nous, elles n’hésitent pas à trafiquer leur espèce et tricher la génétique. D’où croyez-vous qu’elle nous vienne, notre éthique et morale ? C’est cela même. C’est un excellent moyen pour nous maintenir dans la stagnation. Pas de danger pour eux si l’on n’évolue plus. Je crois même que l’on régresse, depuis quelques siècles. Qu’en tirent-elles ? Les avantages, vous voulez dire ? Qu’en sais-je ? Je ne suis pas dans leurs petits papiers. Je ne fais que constater, relater les faits incontestables, logiques. J’ai appris leur existence par un vieux pêcheur. Comme vous, j’étais sceptique. Saint Thomas, Saint Thomas ! Et puis je les aies vues, ces créatures. A quoi elles ressemblent ? À quoi cela vous avancerait-il que je vous les décrive ? Vous ne me croyez pas même encore. Je vous dirai seulement ceci, j’en tremble : elles sont magnifiques. »

À cet instant, peut-être en avait-il trop dit, peut-être avait-il trop bu, l’homme se cassa la figure du tabouret sur lequel il était assis, et ne se releva pas. Le serveur fit signe de ne s’en inquiéter pas : ce devait être fréquent. N régla ses consommations, et s’en fut, en pensant qu’il allait bien dormir.



Chapitre vingt-deuxième,
Très court,
Où l’on se retrouve
Et dort.


Lorsqu’il passa la porte de la véranda de la maison de bois, N trouva là, dans la pénombre, sise sur un fauteuil, les pieds étendus sur la table, nue, car il faisait chaud encore malgré l’heure tardive, la jeune fille du train.

« Je vous attendais », fit-elle en souriant.

N s’étira les membres à en toucher le plafond. Il vida ses poches et posa cigarettes et autres sur la table. Il lui dit, répondant au sourire par un soupir :

« Venez donc dormir : nous causerons au matin. »

Ils disparurent à l’étage. Le plancher craquait sous leurs pas.




Chapitre vingt-troisième,
Plus long,
Où l’on se réveille tour à tour,
Et parle avant l’eau.


N s’éveilla de bon matin. Il se défit de la tête et sein chaud qui doucement pesaient sur son ventre. Ce fut sans bruit qu’il sortit du lit.

Il descendit l’escalier, jetant en son tour quelques regards encore embrumés par la veille, à fin de voir à quoi ressemblait la bicoque au jour. Dans la cuisine, il eut tôt fait de trouver café, filtres et cafetière, qu’il mit en suite en route. Pendant que le liquide s’écoulait, il jeta un œil sur la bibliothèque de la pièce principale. Il eut un sourire amusé au vu des choses rarissimes qui s’y trouvaient. Ben voyons. Nous épargnerons aux trop nombreuses lectrices et lecteurs, supposons-nous, que la bibliophilie n’intéresse, le catalogue des joyaux là sertis. N était absorbé dans ces pages, lors que la cafetière cracha. Il remit le feuilletage à plus, et fit le nécessaire. Mug en main, il alla s’asseoir sur les marches de l’arrière-jardin, et contempla quelques temps l’océan, tout en sirotant l’amer breuvage qui réchauffait ses mains.

N entendit la porte jouer dans son dos. La jeune fille vint s’asseoir à ses côtés, sur ces marches de bois, mug en main. Elle portait cette longue chemise blanche et sans col. L’air était frais encore.

« — J’aimerais assez que Dmitriu tarde un peu, lui dit-il en guise de salut. Bien dormi ?
— Bien, répondit la jeune fille entre deux gorgées de café. C’est un oiseau qui m’a réveillé : il chantait une chanson paillarde !
— Eh, est-ce si surprenant ? Voyez votre appareil !
— Ah, ça dépend. Je trouve ça plutôt déplacé. Au fait, vous avez arrêté par exprès la conversation de l’autre jour. Je ne vais pas vous lâcher de si tôt ! Que vouliez-vous dire ?
— Oh, je ne sais plus, fit-il le nez dans la tasse.
— Comme si ! fit-elle, minaudant d’un haussement d’épaules.
— …
— Alors à quoi pensiez-vous avant que j’arrive ? fit-elle, petite fille. Qu’est-ce qui vous occupe, là, tout de suite?
— Eh bien je me disais, après avoir fait votre connaissance, que vraiment il faudrait remédier à la fascination que les jolies personnes de votre sexe exercent sur nous…
— Oh oh ! (Haussement de blond sourcil.)
— Je pense même envoyer à tous les gouvernements une requête visant à faire crever les yeux à tous les nouveaux-nés mâles —eh ! mal-nés peut-être ! pardon —, à fin que les relations entre sexes prennent un départ nouveau et, espérons-le, fécond. Je ne parle pas d’embryologie, précisa-t-il.
— Hum, qu’est-ce qu’un homme sans œil ? demanda-t-elle en plongeant les siens dans ceux de son voisin. Pour notre part, nous avons, à vous lire, l’oreille et l’imagination. Mais que resterait-il aux hommes pour le plaisir des sens, à distance — si c’est de cela dont vous parlez —, si vous laissez là la vue ?
— Oh, pas mal de choses, je crois, et dépend certes de qui. Il y a du boulot. Mais ce serait une chaîne en moins. Et vous n’auriez plus à vous cacher de nous pour vos manèges. Hop, délivrés du caroussel de vos atours. Finis nos coups de tête que vous décidez et qui vous servent.
— Comme vous y allez ! dit-elle en riant. Ce n’est pas un peu dur ?
— Au contraire : vous aurez encore moyens de nous plaire passée la trentaine, et ne serez peut-être pas aussi pressées de nous-vous caser. Ah, mais pour plaire, il vous faudra probablement inventer de nouvelles ruses. De toute façon, vous ne pouvez pas vous en empêcher.
— Eh bien ! c’est possible, mais (sourire) c’est loin d’être flatteur…
— Justement : je veux juste en finir avec les jeux stériles.
— Oh, stériles, stériles, ça dépend pour qui — et d’ailleurs ce n’est pas avec ces jeux-là qu’on vous fera des gosses dans le dos.
— Des gousses dans le dos ?! fit-il en s’étranglant.
— Des gosses ! des gosses !
— Ah…
— Qu’est-ce que vous allez vous imaginer ? On ne vous fera pas des gosses dans le dos !
— Mais des cheveux blancs, ce n’est pas dit.
— Ah ah… Bon, ça cache quoi, tout ça ? Qu’est-ce qui vous dérange, au fond ?
— Bah.
— Un souci ? fit-elle avec une moue boudine.
— Eh bien, voyez-vous, cela me fait mal, quand et à chaque fois que, par exemple, je croise une fille, que je connais ou ne connais pas, et qui me plaît, un peu, beaucoup. J’aimerais l’aimer, mais ne le peux, sauf exception, pas. Pourquoi ? Du fait — du fait de quoi, au fait ? — des mœurs qu’on nous impose, de ce qu’on, de ce que d’autres vous ont foutu dans la tête. Il faudrait pouvoir se scinder en cent, car on ne fait pas la part des choses, et ne sait plus les choses faciles — elles sont devenues louches, on s’en méfie comme de la peste. D’ailleurs, en plus de prouver son amour, il faut à présent présenter carnet de santé et relevé de banque — remarquez, pour les sous c’est pas nouveau. Alors, comme je fuis la complication, je me terre, et préfère un rien plutôt qu’un centième.
— Ah ha ! Intégrité, intégrité ! Mais il faut choisir, et ce n’est pas nouveau non plus.
— Et ce n’est pas une raison ! Du reste, il est des exceptions. Perles petites. Mais faut-il encore aller à la pêche.
— Ça ne tient qu’à vous.
— Bah, l’envie manque.
— Et là ? maintenant ?
— Maintenant me va, fit N en lui retournant sourire.
— Ah, quand même ! fit la jeune fille en mimant le triomphe, mains sur les hanches, le buste en avant, et chevilles fines. Bon, je vais prendre une douche : ne fuyez pas, hein ? Ou peut-être un bain. (Sourire.) Vous savez où me trouver, n’est-ce pas ? »

N ne répondit pas et garda son sourire. La jeune fille s’éclipsa en déhanché coquin. N la regarda passer du soleil à l’ombre, puis disparaître dans la cuisine. Le sourire disparut lui aussi.

Un temps. Il se leva, r’emplit sa tasse, et revint sur ces mêmes marches, plume et cahier en main. Il parcourut la baie du regard, C’est quand même chouette, alluma une cigarette, et se mit à écrire.




Chapitre vingt-quatrième,
Où l’on lit,
Une fois de plus,
Par-dessus l’épaule.


« Suite — Elles pensent nous tenir en nous tenant par le sexe. Mais ce sont elles qui ont désespérément besoin — besoin d’attention, de sentir le désir d’un autre posé sur leur corps et parfois vivre en elles. Amalgame fatal entre amour et sexe, par croyance que celui-ci est symptôme de celui-là. À ce moment, elles croient nous avoir gagnés, qu’à ce moment elles sont en sécurité. Lysistrata est une idiote.

Chez elles, l’« amour » — le sexe — n’est que d’un corps : celui de l’aimé. Cherche. Trouve. Décide. S’accroche. Se protège. Défend et garde. De là, peut-être, serments de fidélité conjugale, gagnés à coups de reins ou ruse. Impossibles, ces affinités électives, de ce corps-à-corps, tasse de thé à la main. Impossible de savourer ensemble une partie de jambes en l’air comme l’on savoure ensemble, entre amis et amies, un excellent dîner, une bonne bouteille. Dommage, grand dommage. On ne change pas le monde et la tête des gens d’un tournemain. Impossible, manquent encore les élues. Manque la confiance, en soi, en d’autres, manque la parole qui vaille, manquent les gestes qui soient simples. La licence est scellée dans nos corps. Méfiance, haine, incompréhension trop encore. Manque une certaine curiosité, manque une étoile. Le Sodome de Giraudoux n’est pas loin, si cela continue.

Il fait beau ce matin. Bon, pas très envie, mais à la douche. »





Chapitre vingt-cinquième,
Où l’on retrouve
Un connu,
Qui propose escapade.


Le soleil tapait encore en cette fin d’après-midi. N marchait lentement de par les rues du village, modestement entouristées. Il ne faisait pas aussi chaud qu’il eût pu, car la brise marine passait les terres. La demoiselle faisait sieste. (« C’est pour moi un grand bonheur que de dormir ! », lui avait-elle dit en joie.) N, qui n’avait pas de goût prononcé pour la chose, l’avait laissée dans la couche boisée. Il alla parmi les pins jusqu’au rivage, du côté baie à l’océan. Il contempla l’étendue d’eau, du haut du mur de sable, se demanda combien de litres cela pouvait faire, n’en eut aucune idée, remarqua les faces de sel de deux amants, probablement, qui s’ébataient en bas, se dit qu’il aimait assez le visage qu’à sa rencontre faisaient ses cheveux blonds et courts, se demanda si elle dormait encore, regarda la mer à nouveau, n’y trouva nul nouvel indice de sa contenance, et s’en fut en l’autre sens.

Le temps passe curieusement quand on est seul. Tout est différent, en vérité. Seul et sans montre. Sans ces autres, nos repères. Qu’on y pense : tout tourne autour des autres, y compris nos chers nombrils, et certains ne peuvent s’en passer — se passer, non de leur nombril (on n’a guère le choix), mais des autres. Grand dommage et servitude certaine, que de ne savoir être seul. Pourtant, l’on coupe le cordon à la naissance. « Autant de gens qui ne se veulent pas connaître, avait un jour dit N. Ils vivent dans l’ignorance perpétuelle d’eux-mêmes. C’est d’un triste ! On devrait forcer les gens, à un âge donné, à passer un mois au moins dans un lieu reculé — ou bien juste les laisser dormir seuls. Et surtout les filles : elles passent encore de père à mari. Si si, je t’assure ! Il arrive seulement parfois que des cohabitations diverses s’intercallent — mais cela revient au même. Certes, on peut se ménager une solitude au milieu de la foule, mais encore faut-il aimer ça, la solitude ! Et la foule ! Et encore faut-il se supporter. Mais bon, c’est dommage, mais qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, hein ? — Oui oui, je sais, prêcher ne sert à rien. — Législateur ? Eh, c’est une idée. Les gens ne comprennent que la force. Bah, peu importe. Une cigarette ? — Dictateur, c’est mieux, non ? — Ah ah, je sais, je sais. Tu as du feu ? »

L’herbe un peu sèche étouffait les pas. Seuls, bruits d’insectes et d’animaux, cachés au tour. Le tapis de la cime des pins pliait sous maintes caresses, aléatoires. À mi-route, sur un sentier de terre sableuse au milieu des herbes, N croisa Jean, qui semblait, hilare sous sa moustache, l’attendre.

« — ‘Evening, my boy ! How are things ? lui demanda Jean, d’un accent déplorable et désespérément franchouillard.
— Ça va. Où est passé Dmitriu ?
— Ah ça, il a encore deux ou trois trucs à régler, des affaires en cours, tout ça, pour qui tu sais (clin d’œil), enfin tu vois, quoi. Du coup (grand sourire), j’me suis dit que tu t’ennuyais p’t-être, et qu’il fallait t’sortir un peu. Qu’est-ce que t’en dis mon gars ?
— Ben bof, ça va, fit-il d’un haussement d’épaules..
— Ah, bon. (Air dépité.) Moi qui croyais t’faire une ‘tit’ surprise et t’faire plaisir par la même occasion, ben c’est pas d’chance…
— … (Soupir.)
— T’es sûr qu’tu veux pas t’changer d’air un peu, ? Just’pour ce soir !
— Ben… bof.
— Allez garçon ! ‘Faut bien vivre un peu !
— Y en a pour longtemps ?
— Ah ! (rayonnant) Non non, on s’en va dès qu’t’en as marre, quand tu veux !
— Alors OK…
— Eh eh, tu l’regrett’ras pas, j’te l’dis ! Vas-y : prends mon bras.
— Ah. Ça va pas foirer, c’coup-ci, t’es sûr ?
— Garanti mon gars ! Allez hop ! »

N se demanda le temps d’un instant où ils allaient atterrir. Il y eut une petite sensation de flou, durant laquelle il ferma les yeux. Une musique, des sifflements et des cris d’encouragement avaient succédé à la rumeur des vagues qu’apportait la brise ; une forte odeur de tabac, de sueur et d’alcool, à celle des pins, du sable et du sel. N ouvrit les yeux. Le balayage d’une lumière-point les lui fit plisser : il mit sa main en visière. Jean posa gaillardement la sienne sur son épaule, et lui cria par-dessus le tumulte du lieu clos, banane en bouche :

« — Tada ! Alors, t’es déjà venu dans une boîte de strip-tease ?
— Non.
— Eh eh, qu’est-ce que t’en dis ? J’étais sûr que ça allait t’plaire ! C’est chouette, hein ? Hein ? »

N sourit poliment.




Chapitre vingt-sixième,
Où l’on découvre
Endroit et envers,
Où l’on se perd et se retrouve.


Jean déjà revenait, chopines en mains. Il avait l’air aux anges. N prit le verre qu’on lui tendait. Jean lui cria :

« — Viens, on va d’abord aller boire ça tranquille. Ça t’va ?
— Ouais, j’préfère, lui cria N en retour.
— Tu vois, j’ai beau aimer la bière, c’est toujours plus pratique d’avoir les mains vides quand tu vas voir les filles : y a de quoi les remplir ! Hin hin !
— … »

Ils mirent quelques temps à trouver une table. (N fut prompt à orienter la quête le plus loin possible des haut-parleurs.) Il y avait foule, mais la salle était immense : l’on y circulait assez bien.

« — À la tienne, mon gars !
— Pareillement.
— Ah… (soupir d’aise)… j’adore c’t endroit !
— Je vois ça, répondit N. Tu lui trouve quoi ?
— Ben je sais pas. La fumée, le noir, les lumières, l’alcool, on est tranquille, un peu tout ça. Et les femmes ! les femmes ! J’adore les femmes ! Regarde-moi ça (geste déictique en direction de la scène, sur laquelle les filles se trémoussaient), si c’est pas beau ! Ho, r’gard’moi ces paires de seins ! Et en plus ici (il se rapprocha comme pour secret), si y en a une qui t’plaît, tu peux aller dans les loggia du fond. (Geste de la tête : porte rose fluo à gauche, où un couple venait de disparaître.) Une ou plusieurs, d’ailleurs ! Faut pas se gêner !
— Eh ben, fit N.
— Ouais, j’adore les femmes. J’ai à peu près tout fait — tu vois ce que je veux dire (sourire entendu et fier, mine de rien) — mais c’est une vraie obsession. J’m’y connais — tout !, tu vois. R’garde-les ! Regard’moi ces culs ! Ah la la ! J’adore les culs — j’adore les culs ! —, j’suis un dieu du pieu, sans m’vanter (air sérieux), et, qu’est-ce que tu veux, j’adore ça, j’peux pas m’en passer.
— Ah bon, moi si.
— D’ailleurs (il n’écoutait pas, et engloutit ce qui restait de sa bière), allez hop, j’y vais, et tiens (il chercha quelque chose dans ses poches, qu’il trouva) : pour t’amuser (il mit dans la main de N une imposante liasse de billets verts) — eh eh, t’es là pour ça après tout ! Burn baby burn !
— Hein ? »

Mais Jean déjà se frayait un chemin à grands coups de moustache, vociférant, en ligne droite, vers (remarqua N) le centre de convergence des regards de la salle. Des centaines de paires d’yeux fixés en un point, sur lequels passent et repassent ces lumières vagabondes, ou de plus moites lueurs.

Jean, déjà accoudé aux pieds des filles, sifflait et criait, attirait, repoussait pour attirer encor, à coups de billets pliés en longueur, tel ou tel corps superbe, et, comme d’autres, incitait par le papier à la découverte des chairs.

N retourna à son verre. Comme à l’habitude en ces lieux bruyants et pleins, il s’ennuyait, mais il avait décidé d’attendre un peu, histoire que l’autre s’amusât, avant de manifester son envie de quitter la place.

Il prit le temps de terminer sa bière, et se leva pour chercher Jean. Il ne le trouva plus au tour de la scène, tourna la tête à main droite, à main gauche, et le vit sans surprise (soupir) entraîner par la porte rose une, deux, non : trois filles à son bras. Inutile de dire qu’elles étaient déjà nues. Les courses sont faites. Et c’est parti pour un tour. Il se mit en quête de son compagnon d’infortune, dans cet enfer de chairs pleines et (mo)roses. On pouvait lire au dessus de la porte, soigneusement écrit en arc de cercle : « Vous qui entrez ici / Abandonnez toute pudeur ». Mauvaise parodie en plus. Ça promet. N entra.

Les murs étaient du même rose qu’à la porte, que maints néons fluorescents éclairaient sans goût. Les loges n’étaient pas vraiment privées : l’on eût dit moultes petites alcôves troglodites, d’où s’échappaient cris, râles, halètements et monosyllabes. N avança à la recherche d’une moustache et catogan calvis. C’était une bonne foire d’exposition : l’on voyait de tout. Ici, timide embrochage, simple sodomie ; là, enculades à la file à hommes-sandwiches, rocambolesques emboîtages qui n’eussent à Sade rien à envier. À l’exemple, cette femme aux longs seins piqués d’épingles, langue en cul, bite en con, qui en branlait deux, suçait un (au vit d’ailleurs fort droit mais tout petit) ; l’enculeur faisit minette à la suceuse en cul, qui, tout à sa feuille de rose, lui caressait les bourses en retour et sus ; le tout, en sueur, poussait des cris plus ou moins rauques, qui parfois prêtaient à rire. N, bien élevé, n’en fit rien, et continua son chemin. Il trouva Jean un peu plus loin, au milieu d’une pause. Une fille s’affairait à revitaliser son vit (pléonasme), qui pendait entre deux doigts ; les deux autres filles s’occupaient, en attendant, juste derrière. Jean fut surpris :

« — Eh bien mon gars, on s’amuse plus ?
— Un coup de fatigue, répondis N : t’en fais pas.
— Tu veux rentrer ? fit-il déçu.
— Si ça te va, mais tu peux m’expédier, et rester là.
— Bon, ben viens là. »

N s’approcha. Jean avait du bide. N prit la main de Jean, qu’il avait collante.

« — Bon, ben faudra qu’on remette ça ! (Le sourire était revenu.) À plus tard mon gars, j’repasserai t’voir !
— C’est ça. Bye. »

Le flou revint, et N se retrouva sur Main Street. C’est à se demander s’il n’a pas fait exprès de m’expédier ailleurs la première fois. Enfin. Tout était redevenu calme.

N prit lentement le chemin du retour. Les chauves-souris faisaient leurs emplettes au tour des lampadaires. Au fond, partout un cimetière. N sifflait, les yeux au ciel, un air joyeux, en comptant les géantes rouges.




Chapitre vingt-septième,
Où, une fois encore,
L’on boit
Et discute.


Comme à son habitude, N s’était réveillé avant sa compagne de couche. Tostif à la mise en marche, il avait, dans le désordre, bu un bon litre de café, grignoté quelques cas, salué la marée, qui avait rougi, pioché dans la bibliothèque, et lu une paire de livres, entre le jardin de front et le jardin de queue, car il faisait beau. Puis il s’habilla, ne se rasa pas, et marcha jusqu’au drug-store, où il fit quelques achats pour le dîner, car l’homme moderne fait la cuisine.

La demoiselle émergea des draps vers seize heures. Elle rejoignit N dans la véranda, au devant. Il ferma son cahier, ils échangèrent mots sarcastiques et baisers de salut, il se leva pour chercher le nécessaire.

« — Faites-moi plaisir, demanda la jeune fille à N, qui s’en revenait de la cuisine avec, à la main, verres et vin.
— Comment voulez-vous ? fit-il en s’asseyant : vous portez culotte.
— Mais non, pas ainsi.
— Ah, que je vous dise un mot gentil… Vous le savez déjà : je ne dis jamais ce que l’on voudrait m’entendre dire. C’est risques et périls, eh ! (Il versa vin en verres.)
— Bah, faites un essai, dit-elle nonchalamment.
— Eh bien, si je voulais avoir une fille, qu’elle vous ressemblât en tous points.
— Idiot. (Ils trinquèrent.)
— Je vous avais prévenue !
— (Du coin de l’œil :) Vous n’en voulez pas ?
— Pas spécialement. Mais de préférence à un garçon, oui.
— (Haussement de sourcil :) Pourquoi ça ?
— Eh bien, le garçon s’oppose au père. Une chance sur mille que ce soit un type bien !
— (Elle rit.) Vous vous sous-estimez. Et une fille ?
— Ah ah ! la fille adore son père et cherche un homme qui lui ressemble : au moins un avec qui j’aurai peut-être une chance de m’entendre ! (Elle rit de bon cœur à la plaisanterie.) Et vous ?
— Quoi moi ? fit-elle entre deux gorgées ?
— La progéniture, les enfants ?
— Oh, pas pour tout de suite, c’est certain. Si jamais.
— Pourtant une femme ça fait des gamins, non?
— On peut choisir, de nos jours, non ?
— Eh eh, c’est vrai, vous me plaisez.
— C’est heureux !
— Si vous le dites, répondit-il.
— Les enfants, c’est comme une maison, comme un travail, une terre : on devient vite l’esclave de sa chose. Et le créateur s’enchaîne la créature, et a du mal à laisser aller. Vous voyez ce que je veux dire ?
— J’ai des parents, fit-il en reposant son verre.
— Sans compter que je ne suis pas dans une de ces illusions et tours de la nature, de ceux qui pensent qu’avoir quarante ans et pas un bambin, c’est avoir raté sa vie. Cendres, fumées et ombres de la transmission, d’une génération à l’autre, pour ne pas se perdre… Des enfants, à la limite, pour tenir ensemble un couple — mais pas le mien. Les autres peuvent bien faire ce qu’ils veulent.
— Ah ? J’ai longtemps pensé qu’on pouvait changer les gens.
— Ah, vous aussi ?
— Je trouvais ça dommage de voir de belles femmes n’aimer l’amour — le sexe, je veux dire. Ou qui mélangeaient et séparaient tout. Tellement plus de jouissance dans un corps de femme. Enfin, c’est mon avis. C’est le visage d’une femme dans le plaisir qui m’étonne toujours. C’est comme si tout à coup on découvrait une autre face, cachée, touchante, absorbée en soi, comme nue, qui n’a rien à voir avec l’autre, avec les autres. Si vous pouviez vous voir !
— (Elle sourit.) Tant que cela ? Eh bien. Il m’est arrivé d’aimer des femmes, vous savez. J’ai vu. Enfin je crois. Vous n’avez pas tort. Vous devez beaucoup les aimer, en tout cas.
—Je les hais tout autant. Ceci dit sans amour et sans haine.
— Ah, c’est trop compliqué pour moi ! fit-elle d’un rire sonore et clair.
— … (Il écrasa son mégot, et eut l’air de se reprendre.) Mais on s’éloigne, et encore une fois je ne sais plus ce que je disais… Où en étions-nous ?
— Ah, sans importance », fit-elle en avançant son visage vers celui de son voisin.

Le soleil venait de tomber — c’est que l’eau et le feu jamais ne font bon ménage. Tout était rouge et bleu au dessus d’eux, toujours plus sombre.




Chapitre vingt-huitième,
Où l’on digresse,
Revient,
Et parle babioles.


L’oreiller force la confidence, dit-on. Cela, ce semble à votre serviteur, ne vaut que pour ceux qui ne parlent vrai tout le long du jour. Le problème du mensonge et de la vérité en mots et effet est certes sujet à caution et dispute. L’on m’objectera peut-être que je suis sis au côté de quelque ancienne école. Je ne sais. Mais je peux dire ceci : l’on ment probablement bien plus souvent à ses amis qu’à ceux à qui l’on ne tient aucunement. Qu’on y réfléchisse et s’y arrête un instant. Remarquez que nous ne jugeons pas la chose. A ceux ou celles que nous ne craignons de blesser (la blessure la plus fréquente étant celle d’amour-propre, rarement justifiée), l’on peut parler vrai, sans retenue aucune, à mots découverts. Mais que l’on ait en face de soi quelque ami (ou amie : c’est pire encore), nous voilà confrontés à un impossible dilemme, par suite sommé et fondé, par et sur, deux questions auxquelles il faut pour soi répondre avec grande franchise et honnêteté. Voici : l’ami en question est-il suffisamment fort, objectif et aimant pour qu’il puisse entendre cette vérité (que l’on supposera relativement désagréable), sans la rejeter de mauvaise foi (cela va sans dire) comme infondée, et sans en porter grief ? en d’autres termes : estimons-nous la dite personne ? (Car l’on peut être en amitié et mésestime tout à la fois.) Le cas échéant, il n’est nul problème. Mais si la réponse à cette question est négative, se pose une seconde question, radicale, celle-là : Souhaitons-nous, oui ou non, maintenir cette personne dans notre cercle ou forteresse relationnelle ? Si non, dites le fond de votre pensée. Tant que vous y êtes, rajoutez-en : cela vous épargnera de fâcheuses retrouvailles et des moments inadéquats. Mais n’oubliez rien qui fût à vous, chez elle. Si la chose est babiole et perte acceptable, n’en ayez cure ; mais si elle vous est chère, choisissez un moment plus opportun. N’en rajoutez pas, non plus, si vous êtes de ceux qui prisez la crise, que vous trouvez rafraîchissante et salvatrice — sauf si vous aimez à verser dans le pathos. Cela dit, dans l’un ou l’autre cas, qui ne sont par ailleurs qu’un, vous avez tort, et n’avez point encore discerné la saine relation : la crise, qui est menace et chantage affectif, n’a jamais sauvé quiconque, ou rendu quelqu’un meilleur. Retournons à nos chèvres. Si, au contraire, vous tenez à cette personne — à moins que ce ne soit elle qui vous tienne, auquel cas je ne saurais vous dire qu’une chose : choisissez mieux vos amis — ; si doncques vous tenez à cette personne, et ne l’estimez par mal heur ou faute pas ou pas assez, modérez vos propos. Reste à savoir quel prix a pour vous le vrai, et s’il vous pèse plus de vous taire, ou de perdre un ami, ou deux (soyons fous). Du reste, cela aussi, si le cas échoit que vous êtes en fait brillant causeur, vous saurez toujours tordre vos propos à fin qu’ils ne blessent. Mais sachez que c’est également insulter l’intelligence de votre vis-à-vis, ce qui, je l’accorde, peut être fort jouissif. N’étant en ce qui nous concerne nullement à votre place, je vous invite à faire peu de cas de ces modestes conseils, et à n’en faire qu’à votre tête. Ce que vous ferez de toute façon, et ce jusqu’à ce qu’elle tombe. L’on fait si peu de cas de la parole en ces temps qu’illuminent de trompeuses lumières : il ne saurait en résulter que désastre, en fin.

Ces considérations toutefois nous mènent bien loin de notre propos. Permettez, je vous prie, qu’on y revienne.

L’oreiller force la confidence, dit-on. Le remarquable et le ridicule n’en ont cure. Il était tôt encore. Le soleil se levait. L’éveil plein n’existe qu’en ce point du jour, et l’on a raison de bénir l’aurore. N, les doigts entrelaçés derrière sa nuque, regardait le plafond lambrissé qui était là. La parfaite coupe du bois est en effet chose merveilleuse. La jeune fille, qui s’éveillait à peine, se retourna sur le flanc, coude en couche, paume à l’oreille : elle faisait face et front à son compagnon de somme. N tourna lors vers elle la tête. Il parla.

« — L’on ne me fera pas changer d’avis : la bouille matinale est la plus belle. Chaque fois que je vois de ces visages couleur de lune encore — et j’en ai vu bien peu pourtant — se trouve en moi confortée cette idée que, le fard est fait pour celer les laides, et a été inventé par elles pour ternir l’éclat des plus belles. En plus, ça fait une vilaine peau. Et des trous. A la longue. Non ?
— Je crois. (Elle rit.)
— Et puis (ironiquement lyrique), leur âme est-elle si vile et servile qu’elles éprouvent le besoin de se cacher derrière un masque ?
— Oh, les masques, on en a tous. Le vingtième siècle a assez écrit là-dessus. Et puis, vous caricaturez : on se maquille pour se faire belle, comme on dit, pour séduire et plaire.
— Il suffit de s’aimer un peu, pour plaire, non ? Et à quoi sert de ressembler à une poupée de foire, toute pareille aux autres ? Combien se plaignent de n’attirer que perdants ? A chaque appât sa prise : l’on n’attire jamais que ce que l’on veut, ou mérite. (Il s’échauffe.)
— Eh bien, vous n’aimez pas le maquillage, vous !
— C’est inutile. Et ça coûte cher, non ? Le corset n’existe plus ; les prisons du corps diminuent, disparaîssent — mais non : il vous en faut de nouvelles. Couches de peinture et de crèmes, et j’en passe. Toujours plus d’attaches pour nous saisir et attacher. Sans compter que c’est publicité mensongère et vol sur la marchandise. Sans compter, puisque vous vous plaignez sans cesse qu’on ne les lise (nous sommes barbares, voyez-vous), qu’on ne voit plus même vos signes de sous vos masques.
— Nos signes ?
— Ah non, ne minaudez pas !
— (Elle sourit.) Eh eh !
— Mais dites-moi quand même : pourquoi ne faites-vous qu’envoyer signes, au lieu de dire ce que vous voulez, ne voulez pas, avez en tête ?
— Bah, vous savez, cela dépend. Par là, entre autres, on se ménage des portes de sortie : à rien n’affirmer clairement, l’on peut dire en suite, selon les circonstances, que non, on a plutôt voulu dire telle ou telle chose…
— C’est pas de l’orgueil, ça ? De vouloir tout tenir dans sa main, tout maîtriser — sans vraiment savoir quoi d’ailleurs — alors qu’on ne maîtrise rien. Franchement, y en a marre. C’est très rare, et très agréable aussi, les femmes qui savent ce qu’elles veulent — ou pas, d’ailleurs —, et le disent. Et puis on en reparlera quand vous cesserez de vouloir régenter la couche et le monde, ou plutôt le monde par la couche.
— Ah la la, c’est impossible de parler, avec vous… Vous savez, peut-être que faire et dire simple, c’est juste s’exposer et ne savoir que l’on s’expose. Rien à cacher, donc rien à défendre, par ruse ou autre. (Taquine :) Pas de fard sur la paupière ?
— (Haussement d’épaules.) J’sais pas. C’est compliqué de faire simple, hein ? Un jour j’arrêterai de m’énerver pour un rien… Bon, on le boit ce café ?
— (Sourire.) Histoire de simplifier les choses ?
— Eh, ça…. »

Ils sautèrent du lit, nus comme des vers et sans anneaux, et laissèrent là l’oreiller. Car le matin, c’est aussi le réveil des ventres, qu’il faut bien combler d’une autre manière que la nuit.




Chapitre vingt-neuvième,

L’on
Somme.


Ils passèrent leur temps, seuls ou ensemble, entre amours, promenades, plages et cafés, fauteuils et lits.
Les ragots entre mouettes bavardes allaient bon train.
L’on sait ce qu’elles en disent, que nous ne répéterons pas.





Chapitre trentième,
Où l’un arrive,
Et où l’autre
S’est fait la belle.


Tout le long du jour une nappe basse et grise avait obscurci le ciel. Il n’avait pas fait plus froid pour autant. Certaines choses sont inévitable, dit-on. C’est fort probable, car l’on ne vit seul en sa bulle. Nos temps sont pleins de lignes mortes ; nos vies, rythmées par elles. Les arrivées et les départs sont de ces moments : ils surviennent, on le sait, un jour ou l’autre. Pareillement, Dmitriu devait, un de ces jours, arriver. Ah, c’est signe à la fois d’arrivée et de départ, n’est-ce pas ? Il arriva un de ces soirs où sur le bord de mer éclate un court orage d’une rare violence. On a lors l’impression que l’océan se déverse sur la terre et la rince de sa poussière. Un grand ménage, en somme. Alors, tout devient noir.

N était assis dans un des fauteuils du salon. Il relisait quelques poèmes de Hégésippe Moreau. Dmitriu passa la moustiquaire et frappa à la porte. « C’est ouvert. » Il entra. N laissa là ses pages. Dmitriu le salua.

« — Eh bien ! quelle tempête, n’est-ce pas ?
— En effet.
— Comment va ?
— Plutôt bien. (Il se leva.) Vous voulez vous sécher ?
— Inutile, voyez-vous. Mais l’attention touche, jeune homme. (Et, en effet, son complet était déjà sec. Pratique. L’autre reprit, demi-sourire en coin :) J’eusse tout aussi bien pu n’être pas trempé in the first place, mais j’aime parfois à prendre une telle douche. C’est plutôt tiède, savez-vous ?
— Oui, je sais. A part ça, comment vont les choses ?
— Ah, j’ai réglé ce qui couramment devait l’être. (Il prit place assise en face de N, qui reprit la sienne.) Plutôt fastidieux — paperasse, en fait — mais quelques moments assez cocasses. (Il sortit et alluma une de ses cigarettes. Pffff.) Voulez-vous que je vous raconte ?
— Avec plaisir, mais un instant : une autre paire d’oreilles aimeraient sûrement avoir vent de vos pérégrinations. Je reviens.
— Eh eh, l’on ne s’ennuie pas en attendant, je vois ! Faites donc, eh eh, je vous en prie. »

N se leva et grimpa à l’étage, laissant là le visiteur. Celui-ci, clope au bec, se leva, lui aussi, inspecta la bâtisse du regard, et se dirigea nonchalament vers la bibliothèque, qu’il atteignit en contournant le siège qu’occupait N. L’on pouvait voir en tangente, à travers la porte de la cuisine, la pluie tomber sur la baie. Des « Mmmh » approbateurs et « Ohh » admiratifs sortaient alternativement de l’homme absorbé dans son parcours. (C’étaient plutôt des grognements pleins d’une incertaine nuance.) L’on entendit les marches craquer sous le pied : N r’apparut.

« — Eh bien ? demanda Dmitriu par-dessus ses lunettes.
— Vous devez l’avoir fait fuir, fit N d’un haussement d’épaules.
— Ah, vous m’en voyez désolé, jeune homme. Mais après tout, tous vont et viennent, viennent et vont, n’est-ce pas ?
— Je sais, je sais, fit-il avec un sourire. Quelque chose avant de repartir ?
— Tenez, vous n’auriez pas, demanda Dmitriu, par hasard, quelque bonne bouteille ? J’aimerais assez reposer mes vieilles guiboles, et gosier, avant que l’on se remette en route.
— C’est ça, pas besoin d’excuse, vous savez… Mais je dois avoir ça. Quelle couleur ?
— Voyons… rouge ?
— Incorrigible ! Ah la la. Ne vous dérangez pas : je reviens de suite. »

Dmitriu reprit place, et fit tomber la cendre de sa cigarette à demi consummée, qui tenait encore à l’incandescent l’on ne sait comment, dans le réceptacle en granit prévu à cet effet. Il expira.

« Ah, les jeunes prennent vraiment tout trop à cœur. L’on croit pouvoir s’endurcir, et d’un tournemain nous revoici un gosse. C’est comme si… »

Le reste se perdit dans sa barbe de trois jours.




Chapitre trente-et-unième,
Où l’on s’en retourne,
Se salue
Et se quitte.


Il se mirent en route un peu plus tard. Ils prirent le bus puis le train jusqu’à Paris. Le trajet se déroula sans surprise ni incident notable. Dmitriu passa le plus clair du temps de retour à dire ses amours de jeunesse et maturité — amours qui ressemblaient fort à une succession de déconvenues allant du cruel au cocasse. Il est des gens comme ça, que la male chance paraît poursuivre. Comme ceux qui, toute leur vie, sont ces gaillard à qui l’on tape dans le dos. Comme celles qui toute leur vie s’entichent de gars qu’il faudrait mieux pas. Ceux qui sont les meilleurs amis des femmes. Ceux qui échouent quoi qu’ils entreprennent. Celles qui sont si belles, qu’on ne cherche au dessous. Qu’on n’ose approcher. Ceux dont personne jamais ne se soucie, qui passent en réalité comme fantômes. Ceux et celles, d’autres encore. Dmitriu avait un certain charme, avisait N, mais ce visage tordu, tiré malgré lui, moitié de tout… Il faudrait ne pas voir. C’étaient des histoires d’autres temps, dites comme si celles-ci étaient celles d’autre. C’est qu’on oublie. On comble les vides. Tout part, morceau par morceau, insensiblement : paroles échangées, chemins ensemble marchés, sensations, états, d’esprit, de corps. Ne reste qu’une substance, vague rumeur, indistinctement construite, qu’on appelle souvenir. La science colle en nos têtes, pas le vécu. Les amours de Dmitriu… Le temps passa vite : Dmitriu est beau conteur.

N, qui use de la parole comme un droitier d’une main gauche, apprécia la chose. Dmitriu racontait tout cela, probablement à fin de distraire N de pensées, qu’il devinait noires. Mais, s’il est vrai que la mélancholie est, chez N tout au moins, une sourde humeur, Dmitriu n’avait lors aucune matière à souci. L’état de ce dernier lui procurait maints privilèges, dont celui, apparemment, de lire les états d’âmes, qui sont loquaces : il ne semblait toutefois pas doué du pouvoir de déchiffrer les états de corps.

Les départs faisaient invariablement taire N à l’intérieur — pour peu que le lieu lui parlât, lieux aimés, ceux-là. Les temps du retour tombaient toujours à point. L’on a souvent fait passé ceci pour de l’insensibilité — et cela vaut peut-être mieux : l’on ne peut tout expliquer. Peut-être n’est-ce là que tour de l’esprit pour éviter d’inutiles regrets. L’inconvénient est que cela semble tuer aussi les joies — mais l’on ne peut tout avoir. Et peut-être est-il des joies inutiles, en réponse aux regrets.

« Ma joie est mêlée de tristesse ;
Ma tristesse est mêlée de joie :
J’aimerais une fois
Goûter une joie pure […]. »

Il faudrait changer du tout au tout, renversement intérieur. Le peut-on seulement ? Permettez-moi d’en douter. Ajoutez à cela qu’on voudrait autre chose encore, et cela n’en finit pas. Nos obsessions ne nous quittent. Faire, ne pas faire, quoi devenir ? Marcher droit en la courbe. Nos chèvres, retournons à nos chèvres.

Quoi qu’il en fût, le retour se fit. Le trajet, au raz de l’eau, à vitesse folle et sans cahot, était toujours aussi paisible. L’on comptait moins de voyageurs, toutefois, qu’à l’aller. Traverser l’espace à toute vitesse, n’est-ce pas ridicule ? Nous sommes tout petits. Un train sur la mer, c’est un peu comme regarder à sa fenêtre dans la ville : des milliers de gens dont on ne sait rien, les uns à côté des autres, fenêtres allumées éteintes, gens qui mangent, dorment, lisent, prennent une douche, se lavent, crottent, baisent, entrent, sortent, claquent la porte au nez d’autres encore, partent sans rien dire. Amour, haine, mépris, jalousie, calme, repos, fatigue, envie, mille raisons à tout, à rien. Mille mondes minuscules, hermétiques, petits, si petits. Ah, où est-elle, cette grande image ? Un train traverse la mer, mais, pendant ce temps, quoi ? qui ? où ? comment ? À la marée des questions, il faut peut-être faire sourde oreille. Faire simple et ne pas penser.

Il sembla à N qu’ils accostèrent en Gare de l’Est ainsi qu’au départ : comme portés par un rêve dont on pouvait toucher la matière. La parenthèse parut finir, même si elle n’avait là commencé. L’on sentait moins les rayons du soleil et la chaleur qu’ils laissent sur la peau, en ces latitudes, qui sont pourtant presque les mêmes. Presque. Dmitriu et N se serrèrent la main en façon d’au-revoir, ou d’à-dieu. Sait-on jamais ? Ils échangèrent, à coutume, vœux de revoir :

« — Eh eh, vous savez où me trouver, n’est-ce pas, jeune homme ?
— J’écumerai les bars si me prend l’envie pressante de vous voir, lui répondit N.
—Ah, ah, c’est cela même ! »

Dmitriu disparut dans le « pouf ! » que l’on connaît, et signe de salut.

N jeta sur la voie de fer le mégot consumé (qui lui aussi nous consume, bien qu’à plus petit feu), et traversa la gare pour en sortir. C’étaient les mêmes gens, semblait-il, qui attendaient là pour partir. Les inconnus se ressemblent. Non-pareils, entendons-nous bien, mais l’on met volontiers dans le même sac ceux qu’on ne connaît. (De l’origine des sciences humaines.) N se fraya un passage à travers la foule interchangeable des voyageurs-minute : horaire de pointe. Où vont-ils tous si vite ? Pour retrouver ? Fuir ? Un train venait d’arriver : une masse se mit en branle à contre-sens, qu’il fallut éviter. (Il ne faut pas compter sur la courtoisie, dans ces moments.) N sortit du bâtiment de fer, de brique et de glace, et se mit à descendre le boulevard Sébastopol, en direction du centre.




Chapitre trente-deuxième,
Où l’on pause
Dans un bar,
Et s’amuse.



Toujours aussi animé…, fit-il au niveau de Saint-Denis. Toujours aussi bourgeoisé…, fit-il au niveau de Réaumur. Toujours aussi mal famé…, fit-il au niveau des Halles. Toujours aussi circulé…, fit-il au Châtelet. Toujours aussi vide et froid, fit-il en dépassant Cité — Et cette station de métro qui ne sert à rien… Toujours aussi touristé…, fit-il à la Fontaine.

N n’avait pas particulière envie de rentrer en suite. Il avait soif — le soleil assèche —, et décida de tenter sa chance en se dirigeant vers le pub le plus proche, dont les horaires étaient plus qu’obscures. L’essai réussit : c’était ouvert, et plutôt fourni pour un début d’après-midi. Quel jour on est ? Peut-être le week-end. Il entra, et commanda une pinte de cidre au bar. (Le système anglo-saxon a un avantage certain : en suite l’on ne dépend plus de tel ou tel serveur, acariâtre ou lunatique. Et vice-versa.) N s’en fut s’asseoir près de la vitre : l’étage n’ouvrait qu’au soir. Il vida ses poches des ustensiles habituels, posa par terre son sac, sur la table son verre et sous-bock, et ses fesses sur la banquette, dos au mur, face à l’ouest et vue sur salle.

N aimait ainsi à se poser quelques temps en quelque pub. Il est certe à Paris une mythologie forte — une institution presque : celle du café. Pourquoi n’y pas préférer un parc, ou, mieux encore, chez-l’un-chez-l’autre ? Ça… Non, il faut s’enfermer, s’enfumer, et boire, souvent mal assis. Sans compter (littéralement) qu’on y pratique généralement des prix dépassant l’entendement. C’est qu’il faut « payer le quartier », comme il se doit. Le chic est bien pauvre, à Paris, et l’on se contente de peu. Regardez Saint-Germain : noir de monde au soir approchant. L’on y accourt : c’est qu’on s’y plaît. Âmes perdues ? Probablement. Du reste, cherchez l’endroit agréable. J’attends toujours une bonne adresse, où l’on puisse s’entendre sans briser ses cordes vocales, ni mettre plus qu’à mal ses tympans . N préfère le tôt, ou tard, et ne se laissait prendre en lieu de vogue et heure de pointe que rarement, pour connaissances vues et revues, en ces places seules, de loin en loin. De cela beaucoup se satisfont : c’est avoir piètre idée des choses humaines. Mais bon, l’on a pour part la vie qu’on veut.

C’étaient plutôt des couples, en ces heures : pochtrons, rugbymen, expatriés, ne sortent qu’à la défaveur de la nuit, sauf jour de match. Couples en puissance, devenir ou fait, d’ailleurs. Etudiants, sorties de bureaux, habitués. Le regard de N vagabondait de table en table, entre deux gorgées et cigarettes.

Certains ménages étaient tout récents : tablées d’yeux perdus —pardon : noyés — pardon : absorbés, dans ceux d’en face. Les soupirs de bon heur ne sont plus au goût du jour : l’on se contente de sourire bêtement et de demander comment le boulot s’est passé.

À d’autres tables, soit en séduction, soit installés, les deux discutent ferme : ça pérore, argue et argumente, avec plus ou moins d’esprit, ponctué de surprise, dénégation ou intérêt, plus ou moins feints d’ailleurs.

À d’autres tables encore, c’est plutôt le silence qui règne, où percent la gêne et l’ennui : ils sont soit en bout de course, à bout de souffle, soit en guerre tacite : la femme reproche sûrement à l’homme quelque faute, le jeu étant pour lui de deviner laquelle, sans vendre mèche et prétexte à toutes les autres.

Aux tables restantes, cela discute, l’air de rien, presqu’entre amis. Mais l’on voit bien que quelque chose en sous-main se joue : on tâte terrain et poul. Là, ils se plaisent, c’est évident — sauf pour les intéressés. Ici, peine perdue : il aura beau dire tout ce qu’il veut, ce n’est ni un mâle protecteur, ni un père potentiel, et la jeune fille déjà évalue, fait son marché, parmi ceux de la salle. Elle fait même mine de sourire à N, qui se détourne, dégoûté : le manège de l’autre table est plus drôle.

Les signes succèdent aux signes, de part et d’autre ; l’on avance masqué, à petits pas, et à chaque un l’on soulève un pan de son voile. Mais voilà : comment s’entendre si l’on ne parle pas le même langage ? L’homme est déjà nu, et se dandine, ne sachant que faire d’autre ; la femme est nue sous ses sept voiles, et c’est déjà trop risquer pour elle. Quel dommage, en vérité, que l’homme ne voie le nu de sous les voiles ! Ce sera, une fois encore, à lui de se lancer, faire un geste, prendre une main, poser baiser, tout en ne sachant rien de ce qui se passe dans la tête vis-à-vis, qui pourtant cligne de l’œil, au milieu du sable. Le plus amusant, c’est qu’une fois le pas fait (si jamais), la fille sera d’accord avec elle-même pour dire qu’elle a de bout en bout (sans mauvais jeu de mots) mené la danse, et ce jusqu’au fond du lit. Elle ne changera pas, l’humaine comédie : et la vivre c’est jouer le jeu sans plus savoir les règles. Restent les tables célibataires qui, nous dit-on à tout-va, croissent en nombre, et préfèrent consommer rencontre en sept minutes. Les temps courent. Il faut savoir passer.

Ah, le cidre est déjà fini. Rentrons. J’espère avoir évité la cambriole.




Chapitre trente-troisième,
Où l’on n’a jamais fini
De finir
Et commencer.


N remonta la rue de la Huchette, puis Xavier Privas, au milieu du flot constant et chaotique des touristes, en réprimant l’envie pressante qui le prit, de couper des têtes au passage. Il disparut à mi-lieu dans la fraîcheur de la cour. La concierge était là, petit bout de femme brune et ronde, archétype de lutte contre la maigritude de nos jours publicitaires. Elle arrosait les plantes. Elle fit de grands yeux et s’écria de sa voix étrange et forte :

« — Ah ! mais c’est monsieur N ! Comment ça va-t-il aujourd’hui ?
— Bien bien, et vous ? répondit celui-ci.
— Ah, vous savez, il a fait chaud, alors je sors pas beaucoup, c’est ma fille qui fait les courses, c’est que la grand’mère s’est trouvée mal, sinon ça va bien, pas de problème, et les plantes ont soif alors je leur donne un peu d’eau vous voyez.
— Eh bien tant mieux. Il y a du courrier ?
— Non non, rien de spécial. Attendez que je réfléchisse…
— Eh bien bonne fin de journée ! fit-il en montant l’escalier branlant pour couper court à la conversation qui avait de fortes chances de s’éterniser.
— A vous aussi monsieur N et à bientôt !
— A bien tôt. »

C’était bien court aujourd’hui. À la décharge de N, il est vrai que cela pouvait durer plus d’une heure parfois, quelles que fussent les protestations, et aussi pressé fût-on. Quoi qu’il en dît, cela ne manquait pas parfois d’être agréable. Il y a pire.

La clef tourna sans peine dans la serrure. (Clic.) Il faisait plus frais encore à l’intérieur que dans la cour. Tout semblait là, ordre et désordre à leur place. Rien n’est vraiment fixé, mais l’on s’y retrouve. N se délesta de ses vêtements ainsi que du reste (Ahhh. C’est bien mieux ainsi.), lança la cafetière (au figuré), et se mit sous la douche. Il n’aime pas vraiment se laver — c’est distraction et relâche. Mais là, cela allait.

Thoreau a beau dire qu’une maison est un siège, c’est chose apaisante que d’avoir un lieu, à soi connu, par soi construit, même en sa tête. C’est un peu ce repos au retour en la terre du père, comme écrit Hölderlin, mais l’on n’est pas forcément ce qu’on naît, et libre à chaque un et une de choisir sa terre. Le tout est d’être son élément.

N réfléchissait à ces choses, et n’y réfléchissait pas, entouré d’eau qui tombe. Entouré d’eau qui tombe… Il se dit que cela suffisait, l’arrêta, en sortit, se sécha, et se dirigea vers la cuisine. Le café doit être fait.

Jeanette était là, dans son fauteuil. Ses pupilles sombres et claires riaient, pleines d’étoiles taquines.

« — Je ne voulais pas vous déranger, lui dit-elle sourire en manière de bonjour.
— Ah, pas de manières entre nous : vous voulez du café ?
— Fort volontiers : plus j’en bois, plus j’y prends goût. Ce doit être dû à ce qui tourne autour.
— Qui sait ? fit N en ellipse. C’est du moins whisky-free, quand Jean n’est pas dans le coin.
— ?
— Ah, c’est pas grave. Je reviens. Une seconde. »

N partit, revint, tasses remplies au bout de chaque index, qu’il toutes deux posa. Il passa kimono noir en façon de feuille, car il était nu, et n’en voulait faire coutume.

« — J’eusse tout aussi bien pu me dévêtir, si l’habit vous gênait.
— Oh, ce n’est pas bien grave, répondit N : nous sommes ainsi presqu’à égalité. (Sourire entendu, car la demoiselle ne portait que légère robe rouge — l’été permet bien des choses que l’hiver contrarie. Mais les corps eux aussi hibernent.)
— Eh bien, quelles nouvelles ? lui demanda-t-elle en croisant-décroisant les jambes, et de saisir la tasse blanche.
— Vous n’étiez pas mal non plus en petite, et le blond et teint blanc vous allaient ma foi fort bien, fit-il amusé. (Elle éclata d’un rire si clair qu’il la rendit plus belle encore.)
— Ah, vous aviez deviné.
— C’étaient des vous d’autres temps ?
— Non non, bien présents — mais détails, tout cela. (Elle but une gorgée. L’on entendit le liquide glisser dans la gorge. La tasse revint à la table.) Vous êtes-vous amusé un peu quand même ?
— Ah oui, beaucoup.
— Tant mieux ! moi aussi ! (Elle battit des mains de plaisir, d’un air mutin qui fait fondre les cœurs.)
— Eh bien, tant que ça ? »

N riait à son tour. Ils parlèrent du voyage, quelques temps encore, et tout à tour s’amusaient et s’attristaient en chœur, à mesure qu’ils partageaient impressions, sentiments et pensées d’alors.

Puis elle se leva, car, supposons-nous, mort et vie n’attendent pas.

« — Je suis d’ordinaire fort occupée — que voulez-vous ? c’est ça d’être une femme active ! —, mais puis-je m’inviter à passer, ci ou là, vous voir ?
— La cafetière est toujours prête, et je ne sors pas beaucoup… Vous pouvez, avec plaisir. (Elle avançait ; il se leva.)
— Mais prenez garde : je me déguiserai peut-être encor !
— C’est donc là votre vrai visage ? supposa-t-il malicieusement (car c’eût été un peu comme demander son âge à la fille que l’on croise en rue).
— Ah ha ! qui sait ? lui répondit-elle sur le même ton, en déposant un baiser sur le coin de sa bouche. (Cela devait piquer un peu : N n’aimait pas, non plus, se raser.) À bien tôt, donc !
— A bien tôt », fit-il en sourire petit.

Elle disparut dans un « pouf ! », laissant dans son sillage une fragrance parfumée d’ambre et de soufre.

Ah, c’était une bonne journée, en vérité.

N prit les tasses vides laissées là sur la table. Il emplit à nouveau l’une, posa l’autre sur l’évier. Il prit la sienne pleine, en but une gorgée, pour n’en perdre goutte maladressée au parquet, et la posa, dans le salon, face au fauteuil, sur la table basse. Il s’assit, et attrapa la demie reliure, romantique et rouge, qui gîsait de sous la table. Un signet en sortait au quart. N posa le volume sur le bras gauche du siège, et alluma une cigarette. La fumée se dispersa dans l’air, puis ne resta que le fin filet qui s’échappait du bout rouge et gris, de cendres et de feu mêlé. N s’installa, posa ses lunettes à cheval sur un genou, prit le livre qui attendait entre ciel et ciel, soupira profondément, et l’ouvrit.

Bon, c’est pas tout ça : j’en étais où ?




FINIS.




(2004)

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