mardi 30 mars 2010

Textes courts : Rire

RIRE.


Des rires accompagnent le moindre de mes gestes.

Cela fait maintenant deux ans que cette situation est inchangée, laquelle s’est déclarée subitement, sans crier gare et sans que j’en susse jamais la cause.

Je ne pense pas avoir changé si radicalement que ces événements s’en trouvassent justifiés. Je ne pense pas même avoir changé du tout.

Du jour au lendemain, au sortir de chez moi, le plus petit mouvement de quelque partie de mon être provoqua l’hilarité des gens se trouvant dans mon voisinage.

Ce n’est pas une hilarité franche et bonhomme à proprement parler, comme celle, toute de relâche, que déclenchent les clowns et les pitres de foire ; mais une sorte de ricanement méprisant d’une intensité peu commune, lequel est d’ordinaire retenu par un reste de pudeur, de politesse ou de correction.

Je remarquai bien tôt que l’agacement puis la colère qui m’envahirent dans les premiers temps ne furent point un remède à ce curieux phénomène. À dire vrai, rien n’y fit : c’est ma croix, mon fardeau, malédiction qui m’échut comme par hasard.

Ma deuxième réaction fut de demeurer chez moi, et de n’en sortir que par pure nécessité. Je ne pus endurer longtemps cette résolution, car ma propre présence me pèse : je suis d’un naturel social.

J’ai lu dans un livre que le rire sanctionnait une inadaptation quelconque à la société ; mais j’ai toujours été apprécié par mes fréquentations et ne fais guère saillie dans la masse, ce qui rend cette situation pour moi plus absurde encore, à laquelle toutefois je ne puis rien faire.

Je recommencai donc à voir mes amis et pris le parti de rire avec eux, quelque douloureux que me fût ce rire qu’ils me jetaient à la figure : ils n’en rirent que plus fort.

Je ne sais combien de temps je pourrai encore supporter cela.

Récemment, j’ai remarqué qu’en me croisant dans la glace ma bouche commencait à se figer en un vilain sourire, lequel ressemble de plus en plus précisément à celui qu’arborent mes interlocuteurs, avant que ceux-ci n’éclatent de ce rire que j’abhorre. J’ai brisé chez moi tous les miroirs.

Je ne suis pas d’un naturel méchant, mais je sens grandir en moi une haine féroce envers les hommes.

Les choses seules me sont à présent d’un quelconque réconfort.

1 commentaire:

Lady of few words a dit…

Drôle de texte ... qui me plaît!

© Nicolas Codron / all rights reserved